La plupart des Américains insistent – et certains même lourdement – sur le rôle de leadership (indispensable) de leur pays en matière d’affaires internationales. Ce rôle est souvent relié à «l’exception américaine», unique, définissant l’Amérique comme un refuge, un modèle de vertu démocratique, de mobilité sociale et de décence dans un monde sordide. Cette fierté est particulièrement frappante pour l’observateur au vu du peu d’attention accordé par les électeurs américains à l’expérience ou à la compétence des candidats aux plus hautes fonctions dans le domaine des affaires étrangères. Et les gaffes et les lacunes des candidats républicains de ces dernières semaines n’ont fait que renforcer l’inquiétude des observateurs étrangers.

Certes, cette situation, dans laquelle l’électorat n’attache pas une grande importance aux références de leurs leaders en matière de politique étrangère, n’est pas nouvelle. Ni Jimmy Carter, ni Ronald Reagan, ni Bill Clinton, ni George Bush Junior, ni même Barack Obama n’ont prétendu posséder une expérience ou des compétences dans le domaine des affaires étrangères. John Kennedy non plus. George Bush Senior, plus versé dans ces questions, a mené une diplomatie habile à la fin de la Guerre froide, mais s’est fait éjecter sans cérémonie après un seul mandat.

Mais l’affront le plus terrible s’est produit lorsque Bush Junior, considéré comme particulièrement incompétent en affaires étrangères, a été réélu (après avoir commencé des guerres pour lesquelles les Etats-Unis ne cessent de payer). Une expertise de leader est-elle nécessaire dans les affaires étrangères? Ou le candidat à l’élection présidentielle Herman Cain («Quand on me demandera qui est le président de l’Ubeki-beki-beki-beki – stan-stan, vous savez quoi? Je dirai que je n’en sais rien. Vous le savez vous?»; ou «La Chine développe l’arme nucléaire», etc.) a-t-il raison lorsqu’il insiste sur le fait que le président n’a pas besoin de «tout» savoir?

Ce qui paraît évident, c’est que les résultats des élections ne sont pas dictés par des considérations de politique étrangère; le président élu ne l’est pas en raison de ses compétences en la matière. Le président doit juste croire dans l’exception américaine et dans la primauté des Etats-Unis («le siècle américain»), source de fierté et facteur de bien-être pour tous les citoyens, et le proclamer. Le candidat Obama a été blâmé pour ne pas arborer l’insigne du drapeau américain sur le revers de ses costumes. Désormais, il fait partie intégrante de sa garde-robe.

Ainsi que l’a déclaré un observateur politique en octobre, «les élections dépendront bien plus des Américains qui perdent leur emploi, que d’un Kadhafi qui perd sa tête». Le succès de la politique étrangère ne stimule pas les pourcentages d’intention de vote si les électeurs sont préoccupés par leurs emplois, leurs maisons et leurs incertitudes quant à l’avenir.

Tout cela contraste avec les réalités de la politique internationale. Les Etats-Unis sont à un stade critique, politiquement paralysés et économiquement stagnants, face à une zone euro qui s’effrite et une Chine en plein essor. Jamais la nécessité d’un leadership sage et d’un débat intelligent ne s’était autant fait sentir. Les coupes majeures dans le budget militaire, indispensables, devraient stimuler un débat nécessaire sur la stratégie et les priorités de politique étrangère. Les tentatives d’éviter ces coupes en vertu du fait qu’elles encourageraient les adversaires ou affaibliraient les alliés ne font qu’ajouter à l’impression que des intérêts particuliers seraient à l’œuvre.

Le président se trouve dans une situation bizarre; il possède une plus grande marge de manœuvre en matière d’affaires étrangères que de politique intérieure, mais ses succès dans ce domaine sont d’importance secondaire pour son destin politique. Et ce alors que son électorat n’est pas d’humeur à faire son introspection, pas plus qu’il n’est d’humeur à procéder à de nouveaux débours. Ils accordent une grande valeur au leadership, mais c’est surtout une question d’image (l’image de Ronald Reagan dans les affaires étrangères; ou de Bush Junior par opposition au candidat John Kerry).

Mettre la priorité sur les questions de politique intérieure n’est pas l’apanage de l’électorat américain. Toutefois, l’échec du Tea Party ou d’Occupy Wall Street ne serait-ce qu’à mentionner les affaires étrangères est saisissant. Tout comme le vide des candidats républicains qui jouent à qui sera le plus belliqueux vis-à-vis de l’Iran et le plus soucieux vis-à-vis d’Israël. Les candidats plus raisonnables comme Mitt Romney et Jon Huntsman divergent entre eux notamment à propos de la priorité à accorder à l’Afghanistan au regard des besoins de la nation.

Le président Obama, qui venait d’arriver à la Maison-Blanche quand il a reçu le Prix Nobel de la paix pour le simple fait qu’il n’était pas son prédécesseur, a opté pour la voie médiane en termes de politique étrangère. Il a liquidé deux guerres et prévoit des coupes dans le budget de la défense, tout en maintenant Guantanamo et en intensifiant les attaques de drones contre les terroristes. Personne n’a proposé d’alternative crédible au concept de «diriger en arrière-plan» et au multilatéralisme, là où les intérêts américains ne sont pas vitaux. En l’absence d’une nouvelle crise majeure, tout cela devrait le laisser politiquement inattaquable sur le front des affaires étrangères.

Il semble peu réaliste d’espérer un débat intelligent sur la politique étrangère dans une ère de rigueur économique, de puissances émergentes et d’institutions globales inadéquates durant une période d’élection. Le premier impératif est la réélection. Par conséquent, il ne serait pas surprenant que quelqu’un imite la tactique de James Baker en 1990, lorsqu’il tentait de convaincre l’électorat que les Etats-Unis devaient réagir à l’agression de Saddam Hussein contre le Koweït, car c’étaient «les jobs qui étaient en jeu».

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