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Amis Alémaniques, pourquoi tant d’aversion pour le Hochdeutsch?

José Ribeaud, journaliste, exhorte nos compatriotes d’outre-Sarine à privilégier l’apprentissage du français à l’école et à s’exprimer davantage en allemand. Sans pour autant renier le schwyzerdütsch

«Ignorance, arrogance, despotisme»: ce n’est pas en injuriant les Romands que l’on nous convaincra de la nécessité d’apprendre un dialecte local, multiforme et non écrit ( Lire l’article d’Andreas Auer, LT du 25.03 ). Devant l’impossibilité pour nous Latins de communiquer avec les confédérés d’outre-Sarine autrement qu’en schwyzerdütsch (ou, ajouterai-je, en swiss-english), les Alémaniques répondent qu’ils sont libres de s’exprimer dans la langue de leur choix et que, si nous voulons nous entretenir avec eux, nous n’avons qu’à apprendre un de leurs «cinquante, cent, deux cents» dialectes.

J’éprouve le plus profond respect pour un peuple qui parvient à perpétuer la vitalité – à défaut de la pureté – de ses patois et qui les transmet aux futures générations. J’admets parfaitement que le dialecte soit la langue de conversation courante en Suisse alémanique. Celle que l’on privilégie en famille, en société, en compagnie de personnes dont on sait qu’elles comprennent le Mundart.

Je connais les raisons historiques, sentimentales et patriotiques de l’utilisation du schwyzerdütsch pour s’identifier, se distinguer d’une ville rivale à une autre, d’une vallée à une autre et surtout pour ne pas être confondus avec les voisins du grosser Kanton, expression que les Alémaniques chérissent pour désigner péjorativement l’Allemagne. Il ne me viendrait donc jamais à l’esprit de demander à nos compatriotes de renoncer à leurs dialectes.

Mais quand le dialecte devient une arme de discrimination et d’exclusion, lorsqu’il supplante et pénalise les autres langues nationales, quand il est érigé en critère de sélection professionnelle, lorsqu’il élève des obstacles infranchissables à la communication et à la compréhension confédérale, quand il s’impose aux jeunes Alémaniques et immigrés comme seul moyen d’exprimer plus ou moins clairement leurs sentiments, il est temps que les Latins rappellent leurs voisins alémaniques à la raison. Et la raison, en l’occurrence, ce n’est ni l’utilisation généralisée d’un des multiples dialectes suisses-allemands ni le recours à l’anglo-américain, mais la maîtrise de l’allemand standard et l’apprentissage précoce d’une deuxième langue nationale, le français ou l’italien.

Il est aisé de mesurer la constante régression du Hochdeutsch et l’irrésistible progression du schwyzerdütsch dans les lieux publics, dans les églises, à l’armée, dans les services administratifs cantonaux et fédéraux, dans les écoles, de la maternelle à l’université. Nulle part on ne peut mieux suivre l’invasion du dialecte que dans les programmes de la télévision et de la radio publiques de Suisse alémanique. Une étude récente de l’Office fédéral de la communication constate que 63% des informations sur la radio DRS1 sont en dialecte. La situation est pire encore à la Télévision alémanique où même les prévisions météorologiques à la plus forte heure d’audience sont données en différents dialectes selon la provenance des présentateurs et présentatrices. Cela dans un pays à vocation éminemment touristique et dans une région où vivent en permanence près de un million d’étrangers, sans parler des Romands, des Suisses italiens et des Romanches.

De quel droit un journaliste romand se permet-il d’exhorter les Alémaniques à parler une langue nationale, l’allemand en l’occurrence, au nom du bon comportement confédéral? Les Romands n’ont-ils pas la réputation d’être de piètres polyglottes!

Voilà encore un préjugé qui a la vie dure. On ignore souvent en Suisse alémanique que dans toutes les écoles de Suisse romande et du Tessin, la première langue étrangère enseignée, dès les premières années du cycle primaire, est une langue nationale, dans la plupart des cas l’allemand? Les filières de maturité bilingue français-allemand sont beaucoup plus nombreuses en Suisse romande que les possibilités de «Matura» allemand-français outre-Sarine. Le nombre de parlementaires romands capables de s’exprimer en allemand standard est proportionnellement plus important que celui de leurs collègues alémaniques en français.

Nous savons pertinemment que la langue maternelle des Alémaniques, celle de leur enfance, de leurs émotions, de leur cœur est un dialecte régional. Les Latins sont donc reconnaissants lorsque leurs interlocuteurs suisses alémaniques font l’effort de leur parler en Hochdeutsch, la langue maternelle de 90 millions d’Européens. Ils estiment avoir fait un bout de chemin dans leur direction par l’apprentissage précoce, persévérant et souvent laborieux de l’allemand standard à l’école. C’est précisément pour s’entretenir avec les Alémaniques qu’ils donnent la priorité de l’apprentissage à l’allemand plutôt qu’à l’anglais, comme le font hélas les cantons de Suisse centrale sur le mauvais exemple zurichois.

Ils sont donc en droit de demander à leurs interlocuteurs d’outre-Sarine de les aborder dans la langue de leurs grands écrivains, de Gottfried Keller à Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt, sans oublier Jeremias Gott­helf qui sut habilement intégrer le dialecte à la langue littéraire et connut ainsi le succès dans toute l’aire culturelle germanophone. «Le fait de jouer le dialecte contre le bon allemand n’est pas un enrichissement mais un appauvrissement», disait le regretté Hugo Loetscher. Il ajoutait: «Nous devons réapprendre l’allemand classique.»

C’est donc en toute bonne volonté de dialogue confédéral que les Romands et les Suisses italiens, sans doute aussi les Romanches, exhortent les Alémaniques à surmonter leur aversion pour le Hochdeutsch, à limiter l’usage de leurs dialectes aux relations entre initiés, à privilégier l’apprentissage du français et de l’italien et à choyer la petite et précieuse communauté romanche. Ce sera, de leur part, la meilleure manière de montrer du respect et de la sympathie pour les minorités linguistiques helvétiques. En contrepartie, les Alémaniques peuvent compter sur l’estime profonde que nous avons pour leurs particularismes, y compris pour le schwyzerdütsch.

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