Guillaume Tell et ses amis anglais, une illusion souverainiste

Depuis le 9 février 2014, la Suisse vit une période troublée. Les relations entre notre pays et son principal partenaire économique, l’Union européenne, sont au plus bas avec la mission toujours plus impossible de renégocier la libre circulation des personnes. Comme le prouvent des sondages contradictoires sur les accords bilatéraux, les Suisses sont à la recherche de repères. Il n’est pas rare du côté de l’UDC de brandir l’«exemple britannique», suscitant l’espoir d’un allié «eurosceptique» au cœur de l’UE qui contribuerait à réformer la libre circulation ou suivrait même la Suisse dans la voie de la «souveraineté» en quittant l’Union (le fameux «Britzerland»). Or, de sérieux doutes entourent la fiabilité de ce partenaire dans la défense des intérêts suisses.

Le premier problème relève du paysage politique éclaté de la Grande-Bretagne à l’approche des élections de mai 2015. Les deux grands partis traditionnels, le Labour d’Ed Miliband et le Parti conservateur du premier ministre, David Cameron, sont au coude-à-coude dans les sondages, sans pour autant atteindre une majorité absolue. La situation est d’autant plus surprenante que le système électoral britannique repose sur une élection majoritaire à un tour. Elle s’explique par le fait que le Royaume-Uni se caractérise par de «grandes régions» formant de véritables bastions électoraux, notamment le nord industriel et le pays de Galles pour le Labour, le sud prospère pour le Parti conservateur. Des «petits» partis bousculent aujourd’hui cet équilibre: le Scottish National Party menace d’éliminer toute la représentation travailliste écossaise; l’UK Independence Party attaque les conservateurs au sud. Ce morcellement politique contraindrait le «premier parti» à trouver un partenaire de coalition (hung parliament). Du fait de l’effondrement probable du Parti libéral-démocrate, le SNP risque d’être un «faiseur de roi». Or, il prône la fin du Royaume-Uni et l’indépendance de l’Ecosse (rejetée par une faible majorité en septembre 2014) ainsi que le maintien de celle-ci dans l’UE, considérée comme protectrice des petites nations. Comment un pays proche de l’éclatement peut-il être un allié de poids pour une Suisse qui cherche à négocier la fin du principe cardinal de la libre circulation?

Un tel soutien est d’autant plus improbable que le premier ministre, qui voulait renégocier ce principe sous la pression électorale de l’UKIP, a finalement décidé de ne pas soutenir une solution de contingents au niveau européen. On se souvient que David Cameron avait annoncé avec fracas en 2013 sa volonté d’organiser en 2017 (en cas de réélection donc) un référendum sur le statut du Royaume-Uni dans l’Union. Il avait fait dépendre son soutien au maintien dans l’UE des résultats d’une renégociation des traités. Or, le premier ministre s’est contenté fin 2014 de demander des règles plus strictes sur le «tourisme social», déjà fortement limité par la Cour de justice de l’UE, et de formuler de vagues exigences sur la subsidiarité des compétences, principe déjà inscrit dans les traités. Ce résultat surprenant tient au fait que le Royaume-Uni s’est aliéné ses alliés d’Europe de l’Est et du Nord qui ont refusé toute modification de la libre circulation. L’Allemagne prouve d’ailleurs que ce principe n’empêche pas l’essor économique.

Si David Cameron est réélu en mai, un référendum in or out décidera de l’avenir du Royaume-Uni. La campagne est acharnée. Du côté de l’Europe, on retrouverait l’Ecosse, prête à tenir un nouveau scrutin d’indépendance en cas de sortie de l’UE, la majorité du Parti travailliste, mais aussi les universités, notamment celles d’Oxford et de Cambridge, qui ne veulent pas se couper de l’apport scientifique des chercheurs de l’Union. Les milieux économiques ont d’ores et déjà annoncé leur opposition à une sortie hasardeuse de l’UE alors que l’économie britannique est en pleine reprise, notamment les banques de la puissante City qui laissent planer la menace d’une délocalisation vers Francfort ou Paris.

Même le Parti conservateur de David Cameron est profondément divisé avec une forte aile pro-européenne qui ne désire pas s’aliéner les acteurs économiques. L’opposition «europhobe» est plus hétéroclite, mais risque de bénéficier d’un fort soutien populaire dans les régions rurales et défavorisées, terreau fertile de l’UKIP. Elle ne se caractérise cependant pas par une ligne claire sur l’avenir du Royaume-Uni, beaucoup préconisant de suivre l’exemple norvégien, pays membre de… l’EEE rejeté par les Suisses en 1992. Quoi qu’il en soit, le gouvernement britannique ne devrait pas avoir beaucoup de temps à accorder aux revendications de la Suisse qui doit renégocier l’accord sur la libre circulation des personnes… avant 2017.

En somme, l’«exemple britannique» vanté par l’UDC ne permet pas à la Suisse d’espérer une renégociation de la libre circulation. Il ne faut pas oublier que Londres est la principale concurrente de la place financière suisse et verrait d’un bon œil notre pays coupé de l’accès au marché bancaire européen.

Le Royaume-Uni démontre cependant la nécessité d’un débat sérieux, pragmatique et sans tabou sur la question européenne. Il est grand temps que les citoyens suisses puissent connaître précisément les avantages et les inconvénients de chaque scénario européen afin de décider en toute connaissance de cause la meilleure manière de défendre nos intérêts: AELE renouvelée, EEE, accords bilatéraux, accord-cadre avec reprise automatique du droit européen, adhésion à l’UE et même à l’euro depuis que la BNS a dû s’avouer vaincue dans la lutte contre le franc fort… Il est sûr cependant qu’avec les œillères idéologiques de l’UDC, les cantons suisses n’auraient jamais formé l’Etat fédéral, eux qui virent au XIXe siècle la nécessité d’une union plus étroite dans un monde dominé par les grands Etats-nations, nécessité toujours plus actuelle à l’heure des superpuissances mondiales.

Doctorant en droit à l’Université de Fribourg, étudiant en master à l’Université d’Oxford et président de l’Oxford Swiss Society

Comment un pays proche de l’éclatement peut-il être un allié de poids pour une Suisse cherchant à se défaire de la libre circulation?

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