Nouvelles frontières

La Chine n’a pas d’ami. D’ailleurs, en diplomatie, il n’y a pas d’amitiés mais uniquement des intérêts. Reste que le nouveau duo dirigeant chinois – le secrétaire général du Parti communiste, Xi Jinping, et le premier ministre, Li Keqiang – vient de donner des indications claires sur les partenaires qui comptent avec une première tournée diplomatique. Car, comme l’a indiqué Li Keqiang dans une tribune publiée dans la NZZ et Le Temps, «dans la culture chinoise, la «première fois» a toujours une signification symbolique».

Où sont-ils donc allés? Fin mars, à peine confirmé à son poste de président de l’Etat, Xi Jinping s’est envolé pour la Russie, puis a poursuivi son voyage en Afrique (Tanzanie et Congo) avec, à la clé, la participation à un sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Li Keqiang a pris la route de l’Inde, puis du Pakistan, avant de gagner la Suisse, pour conclure son voyage en Allemagne.

Quelles conclusions en tirer? Priorité des priorités, Pékin veut stabiliser son voisinage continental alors que son flanc maritime, à l’est, avec le Japon en point de mire, est de plus en plus instable. Le rapprochement sino-russe n’a jamais été aussi substantiel. Avec l’Inde, dont les frontières communes sont toujours disputées, c’est plus compliqué. Les deux pays les plus peuplés de la planète auraient toutes les raisons de renforcer leurs liens commerciaux, mais la défiance continue à prédominer, notamment du fait de l’alliance stratégique entre Islamabad et Pékin.

L’autre axe de cette diplomatie est commercial: en Afrique, Pékin veut puiser davantage encore de matières premières. Avec les pays émergents, la Chine espère renforcer un commerce Sud-Sud capable de faire contrepoids aux pays occidentaux; l’Allemagne est le grand partenaire économique européen, celui qui comprend le mieux les avantages d’une ouverture des marchés. La symbiose entre intérêts chinois et allemands est telle que la politique européenne de la Chine est, en réalité, devenue une politique allemande.

Et la Suisse dans tout cela? Que vient faire ce nain politique et démographique dans le programme? «Je n’ai pas choisi la Suisse par hasard», écrit Li Keqiang, qui évoque des engagements «lourds de sens pour l’ouverture de la Chine»… A en croire le premier ministre, la Suisse devrait devenir un laboratoire pour l’approfondissement de ses réformes économiques. Notre pays, en devenant le premier Etat du continent à signer un accord de libre-échange, donne l’exemple pour le reste de l’Europe. Pékin semble aussi compter sur Berne pour accélérer la réforme de son système financier, en utilisant la Suisse comme plateforme de change en vue d’une internationalisation de sa monnaie. Le passage par la Suisse permet au premier ministre chinois de faire passer un message chez lui: la Chine doit se réformer et s’ouvrir davantage au monde.

Le rôle attribué à la Suisse par la deuxième économie mondiale n’est pas banal. Si l’expression n’était pas galvaudée, on parlerait de véritable tête de pont chinoise au cœur de l’Europe. La Suisse a tout lieu de se réjouir de cette confiance qui lui est accordée. Et pas seulement pour des motifs économiques ou financiers. Encore faut-il ne pas être dupe du discours officiel chinois du «win-win», qui feint d’ignorer les profondes différences de régimes politiques qui nous séparent. La Suisse et la Chine défendent des conceptions antagonistes en matière de droits de l’homme, de système légal, de respect des minorités et de démocratie.

La Suisse est actuellement sous pression des Européens et des Etats-Unis pour adapter son système fiscal. Cela peut sembler fâcheux. Mais c’est bien avec ces Etats-là que nous partageons les valeurs qui fondent notre prospérité. Quand le premier ministre chinois dit aux Suisses: «Qu’il puisse y avoir entre nous des différences de points de vue et des différences conduisant à de l’irritation est selon moi inutile», n’hésitons pas à le contredire. L’affirmation de ces différences est nécessaire et dans notre intérêt.

Et la Suisse dans tout cela? Que vient faire ce nain politiqueet démographique dans le programme?

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.