L'élection de Michelle Bachelet à la présidence du Chili est une rare bonne nouvelle venant du Sud pour les Etats-Unis. Non pas que Washington ait une sympathie spéciale pour l'ancienne ministre socialiste de la Défense, ni elle pour l'administration Bush. Mais Santiago, c'est le rêve. Une démocratie vibrante dont les débats ne sont pas alimentés d'abord par la détestation du géant du Nord. Une économie en belle croissance. Des préoccupations cousines (comment réformer la sécurité sociale?). Un accord de libre-échange qui lie les deux pays depuis deux ans. Bien sûr, le gouvernement chilien est hostile au cours de la politique étrangère américaine depuis quatre ans. Mais qui ne l'est pas?

Le Chili est une bonne nouvelle, en fait, parce que l'Amérique latine est en passe d'échapper aux Etats-Unis, sans que les Américains de base le sachent ou s'en soucient vraiment: pour beaucoup d'entre eux, à part le tourisme, leur Sud est un grand trou noir dont ils pourraient être séparés un jour par une barrière de protection à la frontière mexicaine.

En arrivant au pouvoir il y a quatre ans, George Bush, à part de promettre l'humilité, avait énoncé une priorité de politique étrangère: l'Amérique latine, justement. Et pour bien montrer qu'il était sérieux, il avait réservé au printemps 2001 sa première sortie à Vicente Fox, le président du Mexique. La visite avait été entièrement dominée par un bombardement sur l'Irak. Bush n'avait pas prémédité de déclencher juste à ce moment-là une réplique sévère contre Bagdad après des tirs de la DCA irakienne contre des avions américains et britanniques. Mais le Mexicain en avait été humilié.

Cet accroc, alimentant l'animosité latino-américaine contre les gringos, est symptomatique de tout ce qui a suivi. Et après le 11 septembre, la promesse initiale du président américain a simplement été effacée du tableau. Les Etats-Unis n'avaient plus de politique pour leur hémisphère. Les Etats du Sud, eux, s'adaptaient à la dérive solitaire, indifférente aux autres, de leur puissant voisin. Et quand, au début de 2003, le Mexique et le Chili, partenaires proches, se sont opposés au Conseil de sécurité de l'ONU à l'intervention en Irak, la colère a été grande à Washington, et le réveil rude. Etant donné que la politique américaine est désormais entièrement dominée par la guerre, la lutte contre le terrorisme et les risques de prolifération nucléaire, la divergence continentale n'a cessé de s'élargir.

On l'a bien mesuré à la fin de l'an passé au Sommet des Amériques de Mar del Plata, où George Bush paraissait complètement isolé, pendant que le Vénézuélien Hugo Chavez et le futur président bolivien Evo Morales conduisaient des manifestations anti-américaines dans les rues.

Dans les relations dans l'hémisphère, il y eut une époque presque dorée, rappelle dans Foreign Affairs Peter Hakim, président du Dialogue interaméricain. En 1989, le plan du secrétaire au Trésor Nicholas Brady accordait au Sud une remise de dettes. L'année d'après, le premier Bush lançait l'idée d'une grande zone de libre-échange à l'échelle du continent, qui se traduisait en 1993 par un premier accord entre le Canada, le Mexique et les Etats-Unis. Le sauvetage du peso mexicain, deux ans plus tard, était aussi une démonstration de solidarité. Et la démocratisation se consolidait.

Ensuite, plus grand-chose. Le modeste CAFTA (libre-échange centre-américain et caraïbe) a été adopté par une acrobatie au Congrès. L'accord continental est dans les limbes, parce que les grands pays du cône sud, Brésil et Argentine en tête, ne bougeront pas tant que les Etats-Unis ne réformeront pas leur politique agricole, qui protège et subventionne les produits américains, et ne céderont pas sur d'autres dossiers (propriété intellectuelle, immigration).

La nature politique a horreur du vide. L'absentéisme américain s'est traduit par une nouvelle effervescence politique, et une plus grande assurance en Amérique latine, dont Hugo Chavez est le héraut inconfortable. Le cours du brut (auquel la guerre d'Irak n'est pas tout à fait étrangère) permet au Vénézuélien de développer une politique et des alliances ouvertement anti-américaines: de Cuba à la Bolivie, bientôt au Nicaragua peut-être si Daniel Ortega revient au pouvoir avec son étrange coalition; mais aussi de l'Iran à la Chine. Et là, parce qu'il peut être question de sécurité, les Américains se réveillent. Ils tentent de jauger la percée chinoise, politico-économique, et l'estiment marginale pour le moment. Pékin, par ailleurs, a déjà commis des erreurs en prenant des engagements d'investissements (au Brésil par exemple) qu'il ne tient pas.

Le fossé qui se creuse entre les deux plaques continentales n'est pourtant nulle part plus sensible que dans le domaine de l'immigration. Pour le Sud, c'est le symbole même de la solidarité. Les Etats-Unis ont besoin de cette main-d'œuvre qui monte vers le Nord. Les pays d'où viennent les immigrés ont besoin de l'argent qu'ils y gagnent. George Bush, avec son projet de statut de saisonnier, paraît sensible à cette demande. Mais dans le pays, une vague protectionniste et xénophobe est en train de monter. Et elle veut la barrière.

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