C'est l'image qui fait foi: depuis que les secours ont commencé à affluer vers les régions sinistrées de l'île de Java, en Indonésie, les équipes les plus visibles sur le terrain sont celles... de Singapour. Très vite, comme après le tsunami du 26 décembre 2004, les appareils militaires de l'île-Etat se sont envolés pour l'archipel indonésien tout proche. Loi de la proximité, bien sûr. Mais pas seulement. Derrière la solidarité asiatique mise à l'épreuve par cette série de catastrophes naturelles se dessinent les contours d'une nouvelle planète humanitaire, moins blanche et occidentale que nos médias ne le laissent penser. L'ONU l'a encore confirmé le mardi 30 mai: sur les quatre hôpitaux de campagne demandés en urgence, trois ont été fournis par le Qatar, la Chine... et Singapour. Idem pour les promesses de contributions financières recueillies à Genève. La Malaisie, le Koweït, les Emirats arabes unis, la Chine, Taïwan ont déjà fait savoir qu'ils comptaient mettre la main au portefeuille.

De robustes ONG locales

Sur le terrain aussi, des évidences s'imposent. La première d'entre elles est la capacité de plus en plus robuste d'intervention des organisations d'aide locales. L'époque où les secouristes des pays du Sud, faute de matériel et de formation, ne pouvaient qu'assister les équipes venues du Nord pour déblayer les décombres est révolue. En tout cas dans des pays émergents comme l'Indonésie. Cette réalité vaut par exemple dans le domaine médical, ou dans celui de la logistique. Il est certes toujours nécessaire d'acheminer des milliers de tonnes de vivres et de médicaments. Mais le personnel capable de gérer localement cette manne n'est plus quantité négligeable.

La seconde évidence est la généralisation de la diplomatie compassionnelle. Jusque-là, le fait d'intervenir au secours des pays sinistrés avait surtout une valeur en Europe, aux Etats-Unis et au Japon. Pour compléter - et parfois pour contrer - les grandes organisations non gouvernementales dont les interventions sont fort médiatisées, une stratégie de la diplomatie humanitaire s'est forgée de Paris à Londres ou Washington, comme vient de le rappeler un ouvrage, Agir face aux crises (Ed. Plon), publié sous un pseudonyme collectif par des diplomates français. «Le pouvoir a fini par s'enrôler sous toutes les bannières du bien», juge avec raison dans un essai décapant, La république compassionnelle (Ed. Grasset), le journaliste Michel Richard. Bref, l'humanitaire est devenu au fil des années 80-90 en Occident une forme de politique, idéale pour appâter les caméras et les électeurs. Sans parler de l'occasion rêvée que fournissent les opérations d'assistance pour déployer des troupes, hisser le drapeau (c'est toujours bon pour l'image, utile pour les contrats commerciaux) sous des latitudes lointaines, voire infiltrer des espions sur des théâtres «chauds».

Or, cette diplomatie humanitaire a elle aussi fait des émules. Qui croira que la présence massive d'organisations turques après le tsunami, à Aceh, est le seul résultat d'une solidarité islamique par ailleurs évidente? Dis-moi qui tu aides - et surtout combien - et je te dirai qui tu es...

Tout le monde veut en être

A l'heure où la croissance économique est contestée comme indicateur de développement, plusieurs pays émergents ont compris qu'ils pouvaient, en menant une action humanitaire, gagner des galons internationaux. Singapour ou la Corée du Sud en apportent l'exemple. Les Emirats arabes unis aussi. Et que dire de Taïwan, qui espère fissurer son isolement à coups de médicaments et de sacs de riz?

Le drame est que cette géopolitique humanitaire se soucie moins de la demande que de l'offre. Le tsunami l'a montré avec ses 12 milliards d'euros de dons. Tout le monde a voulu en être. Rares sont ceux, comme Médecins sans frontières, qui ont décidé d'interrompre leur collecte. Idem pour Java: qui ose dire qu'aujourd'hui la situation humanitaire est sous contrôle en Indonésie?

C'est-à-dire que le défi n'est plus de sauver, mais de distribuer l'aide. La diplomatie compassionnelle distillée par la mondialisation - il faut bien contrebalancer le profit par la charité - a ceci de dangereux qu'elle amène de plus en plus de monde à donner ponctuellement aux mêmes endroits. Alors qu'il faudrait au contraire, pour soulager les malheurs du monde, aider dans la durée et dans le plus possible de zones en difficulté.

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