L'accident de canyoning de mardi dernier rappelle, dans une certaine mesure, un livre terrible de Jon Krakauer. L'écrivain-aventurier évoquait dans son récit une ascension de l'Himalaya en mai 1996. Douze alpinistes, dont plusieurs guides, avaient péri lors de l'expédition. Avec une franchise brutale, nourrie par sa propre culpabilité, Jon Krakauer épinglait les causes du désastre: le manque de préparation d'une bonne part des grimpeurs, la pression des «clients» qui en voulaient au plus vite pour leur argent, la concurrence des sociétés spécialisées des guides et, dès lors, les diverses responsabilités mal assumées. Autant de facteurs d'un drame potentiel, que le hasard – une soudaine tempête – s'est hélas chargé de réaliser.

Le schéma de Krakauer se retrouve dans nombre d'accidents de sports ou loisirs dits «extrêmes». Le qualificatif de ces activités renvoie clairement à une notion de terme, ou de limite. Il s'agit de pousser à bout un geste, un courage, un défi, de se pousser soi-même à bout. Les ressorts de cette envie, parfois ressentie comme une nécessité, sont connus. L'épreuve a une vertu initiatique, comme le suggère l'origine du saut à l'élastique, emprunté aux tribus australes des Nouvelles-Hébrides, où la plongée dans le vide symbolise le passage à l'état adulte. Le «grand frisson» assouvit également le besoin inné de prendre des risques, de jouer son destin dans l'espoir de l'améliorer. La psychologie évolutive tient l'appétit de danger comme l'une des composantes essentielles de la psyché humaine, nos lointains ancêtres n'auraient pu survivre sans prises de risques majeures. La chimie émotionnelle de nos cerveaux garderait ce besoin impérieux de se colleter au grand dehors. Le sentiment de plénitude au terme d'une aventure extrême, ponctuée par les délicieux flashs d'adrénaline et d'endomorphine, serait ainsi des plus naturel.

«No limits!» soufflent donc les sponsors ou organisateurs aux jeunes avides de se sensations. «Venez, venez vous mesurer à l'indomptable nature et vous serez des héros, ou tout au moins achetez les montres des héros qui se décarcassent pour vous, par une magnifique et sublime procuration», murmurent-ils aux oreilles insatisfaites, sachant pertinemment qu'ils jouent sur du velours.

Le problème est que le slogan «Pas de limites!» est aussi dangereux qu'absurde. «Mais jusqu'où faudra-t-il pousser la recherche de sensations fortes et de montée d'adrénaline? s'interrogeait au lendemain du drame du Saxetenbach Samuel Bhend, président du gouvernement bernois. Ne faudrait-il pas réapprendre à respecter les limites fixées par la nature elle-même?» La Fondation suisse pour la protection et l'aménagement du paysage ne disait pas autre chose: «Les sports extrêmes dans les régions alpines ne tiennent plus compte de la force des éléments. Ils donnent une illusion de sécurité au moyen de téléphones portables et de la technique.»

Illusion? Tout se passe comme si le milieu naturel était déréalisé par une époque qui représente plus qu'elle ne présente, qui communique plus qu'elle n'initie à la rugosité des choses. Se lancer d'un coup dans un terrain sauvage peut provoquer un dur retour du réel. Réapprentissage? Tout est là. Dans la juste réappréciation des risques, de l'imprévisibilité naturelle, de l'instruction, des conseils, en un mot: de l'expérience. Réapprendre, c'est troquer la consommation fast-food de l'exploit contre la réflexion, la prudence, la lenteur. Réapprendre, c'est aussi se placer sous la tutelle de personnes responsables, c'est-à-dire qui répondent de leurs actes et de ceux d'autrui.

L'espoir reste permis. Les activités extrêmes comme le canyoning ou le saut à l'élastique sont issues des hargneuses années 80, de leur goût de la vitesse, de la surenchère, de la compétitivité, et des exutoires à l'avenant. Or à New York, les yuppies ont changé. Surprise, l'un de leurs modèles actuels est sir Ernest Shackleton, le capitaine du navire Endurance. Une douzaine de biographies retracent aujourd'hui l'aventure de cet explorateur polaire, parti en 1914 à la découverte de l'Antarctique. Les 29 membres de l'équipage sont restés deux ans prisonniers du pôle. Grâce au comportement exemplaire d'Ernest Shackleton, tous sont ressortis saufs de l'épopée. Ce savant dosage d'audace, de confiance et de prudence, surtout ce sens aigu de la responsabilité sont aujourd'hui pris en exemple par les businessmen de Wall Street, qui achètent les biographies de Shackleton à tire-larigot. On l'aura compris, il est ici question de pragmatisme, d'efficacité économique et de survivance, non d'éthique ou de philanthropie. Mais si être efficace et survivre en milieu hostile passe par l'apprentissage des vertus de la responsabilité, la partie s'annonce déjà sous un jour plus favorable.

Comme est encourageante la mutation des raids aventureux, autres avatars des années 80. Mi-découvertes, mi-compétitions, ces raids patronnés par des marques de cigarettes ou par des pétroliers en quête d'image positive consistent à traverser des contrées sauvages à pied, à la nage, à la voile ou en kayak. Or les aventuriers reçoivent désormais l'instruction d'utiliser des matériaux biodégradables, de respecter la nature, de ne pas déranger les ethnies ou peuplades qu'ils pourraient approcher, d'être précautionneux, moins téméraires et, nous y voilà, responsable.

Les exemples de Shackleton et des raids nouveaux, pour candides qu'ils soient, suggèrent que la donne pourrait changer. Il restera toujours possible de se dépasser, de se provoquer soi-même en duel, de se prouver tout ou pas grand-chose, puisque le besoin est si fermement ancré en nous. Il s'agit plutôt de réaliser cette aspiration dans un encadrement comptable de ses actes et de ceux des autres. D'avoir des frissons avec la bonne conscience des limites imposées par son expérience ou par la nature. De prendre des risques, encore des risques, mais pas n'importe comment et surtout avec n'importe qui.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.