Visages fermés ou effondrés, yeux rougis, chiffres implacables. La dernière restructuration en date dans l'industrie suisse des machines, celle du groupe Sulzer à Winterthour, a une nouvelle fois choqué les esprits, par ce qu'elle semble charrier d'inéluctable, un déclin synonyme de détresse humaine et de perte d'identité comme de savoir-faire. Or, s'il est vrai que le millier d'employés touchés en Suisse reçoit la nouvelle en pleine figure, il est faux d'assimiler cette décision à un déclin général des entreprises industrielles suisses. En fait de déclin, nous assistons à une mutation, et c'est cette adaptation qui commence par coûter cher en emplois. Mais qui garantit aussi à long terme la pérennité de savoir-faire et, parallèlement, le développement de nouvelles activités d'avenir.

Tous les secteurs industriels sont à la même enseigne – certaines activités de service aussi. Cette enseigne a un nom, un peu tarte à la crème: globalisation. La concurrence, jadis locale, puis nationale et continentale, vient désormais des quatre coins de la planète. On peut être le meilleur dans son coin de pays, comme il y a dix, trente ou soixante ans, et se faire doubler par une entreprise de Malaisie ou du Brésil.

On le sait, la réponse à ce défi peut prendre plusieurs formes: la délocalisation de la production, dans des pays où la main-d'œuvre est moins chère, avec un objectif de réduction des coûts mais aussi de présence sur les nouveaux marchés; l'injection du cash-flow dans le design industriel pour permettre une production moins onéreuse; ou des opérations de rachat, voire de fusion afin d'atteindre la fameuse taille critique permettant des économies d'échelle, des gains de parts de marché ou des gains technologiques.

L'industrie suisse des machines a pu, grâce aux positions extraordinaires qu'elle a gagnées au fil des décennies, aborder cette phase de consolidation dans une situation relativement bonne. Comme partout, elle a dû procéder à des restructurations parfois drastiques, mais dans l'ensemble ses positions ne se sont pas effondrées. Si l'on prend pour exemple l'une des principales activités du groupe Sulzer, la construction de machines pour l'industrie textile, l'on constate que les trois spécialistes suisses de ce secteur (Saurer, Rieter et Sulzer) en sont encore aujourd'hui les leaders mondiaux incontestés. Leur niveau de consolidation demeure relativement faible, car ces métiers très spécifiques n'offrent que peu d'opportunités de rachat à but d'appropriation d'un bagage technologique, et des fusions poseraient très vite des problèmes cartellaires.

L'industrie textile suisse, à l'image de l'ensemble du secteur des machines, a déjà subi plusieurs vagues de restructurations. Ce n'est pas un signe de déclin, c'est un signe que l'industrie change, qu'elle bouge au rythme de ses cycles. Et, lorsqu'à l'image de beaucoup d'entreprises suisses, on multiplie les domaines d'activité industrielle, on augmente d'autant les pôles de consolidation. Du reste, pour reprendre le cas de Sulzer, les suppressions d'emplois annoncées cette semaine concerneront bien davantage la production de pompes et de compresseurs, ainsi que l'équipement des centrales hydrauliques, que le secteur des machines textiles, qui avait pour sa part subi des saignées importantes ces dernières années.

Dans une certaine mesure, on assiste dans l'industrie lourde au même phénomène qui a frappé récemment la banque généraliste: une activité peu génératrice de valeur ajoutée se délocalise, perd massivement des emplois, pendant que d'autres métiers plus spécifiques se développent et embauchent par brassées. Pour les industriels, la délocalisation est avant tout physique, l'appareil de production se déplaçant là où l'élément valeur ajoutée est moins décisif parce que le coût du travail est moins élevé. Pour les banquiers, la délocalisation est en partie virtuelle, elle passe par les nouvelles technologies de l'information, qui permettent aux clients de base de se passer du guichetier – voire du courtier dans le cas d'Internet trading. Dans la banque, ce phénomène s'inscrit à la fois dans un univers de mégafusions et de spécialisation accrue de petites entités. L'industrie reproduit elle aussi ce schéma, avec l'imbrication de plus en plus forte des activités de service.

Pour reprendre le cas Sulzer, on constate que Sulzer Infra, la division d'ingénierie de la construction du groupe de Winterthour, a trouvé dans le conseil et les services (mise sur pied de solutions globales, entretien, rénovation) un remède à l'érosion de son carnet de commandes. Le même tournant est effectué par Sulzer Roteq, qui fabrique les pompes pour l'industrie pétrolière et gazière. Si ces machines sont sans doute vendues avec une marge infime, voire à perte, les services qui accompagnent cette activité, très rentables, garantissent la viabilité de la division. Et le groupe est probablement en position d'être très concurrentiel, grâce notamment à des contrats qui lient la vente de machines au service par le vendeur sur une durée relativement longue. En face, l'acheteur peut compter sur une durée de vie prolongée de son parc de machines à un coût marginal nettement moins élevé que s'il devait le changer au bout d'une période plus courte. Ce type de mutation industrielle est courant.

L'horlogerie et la microélectronique apportent l'un des meilleurs démentis au pessimisme récurrent sur l'état de santé de l'industrie suisse. Le cycle que connaît aujourd'hui l'industrie lourde, les horlogers et tous les métiers voisins l'ont connu voici vingt-cinq ans. La restructuration fut longue, près de dix ans, et douloureuse, coûteuse en emplois. Quelque quinze ans après le réel redémarrage, ce secteur recrée de nombreux emplois, il a réagi à la demande et diversifié son offre. Il s'est notoirement libéré de son débouché traditionnel pour gagner des terrains nouveaux et en forte croissance, comme les technologies médicales (ophtalmologie, cardiologie, prothèses, etc.) ou des secteurs industriels gourmands en microélectronique de haute précision – comme l'automobile, par exemple.

De nouvelles «industries», fruit d'un secteur quasiment immatériel que d'aucuns appellent le quaternaire, font leur apparition en Suisse, autour du développement du Web. On y observe, malgré la nouveauté des genres et des intervenants, une stratification par type d'activité qui débouche déjà sur d'autres processus de consolidation, de diversification et de spécialisation. Ce «gisement d'emplois» est énorme. Il ne remplacera pas l'industrie, il viendra la compléter.

Merci à Arnaud Girardin, analyste chez Lombard Odier & Cie, pour sa précieuse collaboration.

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