C'est une révolution qui se prépare, rien de moins. Le 23 avril dernier, Journée mondiale du livre oblige, les professionnels du livre (éditeurs, libraires et diffuseurs) des trois parties linguistiques du pays ont présenté à Berne un modèle de loi qui permettrait de doter la Suisse d'un prix du livre réglementé, à l'instar de ce dont dispose ses voisins, l'Allemagne et la France (LT du 24.04.07). Pour saisir la portée de cette déclaration commune, il faut se rendre compte que Suisse romande et Suisse alémanique connaissent des marchés du livre en tous points différents, en terme de structure et de philosophie commerciale. Au point que depuis quarante ans que dure le débat en Suisse romande sur l'instauration d'un prix du livre réglementé, le spectre d'un impossible accord avec la Suisse alémanique était systématiquement brandi par les pessimistes ou les opposants au principe. Toute idée de loi nationale se trouvait du même coup reléguée au rang des marottes pour adorateurs de Jack Lang, du nom du ministre français qui institua la loi sur un prix unique du livre en France en 1981.

Non seulement Romands et Alémaniques ont trouvé un terrain d'entente mais ils sont convenus, en toute lucidité, de secouer leur marché respectif. Ce que les professionnels du livre ont présenté le 23 avril est en premier lieu destiné aux parlementaires qui travaillent actuellement à l'élaboration d'un projet de loi instituant un prix réglementé du livre suite à l'initiative de feu le conseiller national Jean-Philippe Maitre. Dans le climat politique qui entoure ce projet (le Conseil fédéral est hostile, l'administration collabore à l'élaboration de la loi mais sans zèle aucun), la déclaration des professionnels du livre vient à point nommé. Sera-t-elle introduite dans le projet de loi? Réponse à la fin de l'été.

Dans une sorte d'équation rare, propre à l'art du compromis pratiqué dans ce pays peut-être, le monde du livre suisse a trouvé une pierre philosophale qui pourrait contenter pro et anti-réglementation. En Suisse romande, les deux camps ont toujours estimé que les prix des livres importés de France étaient trop chers. Certains diffuseurs (ou importateurs) majorent jusqu'à 35 à 40% selon les titres. Si l'idée des professionnels du livre est retenue, cette majoration pourra s'échelonner entre 0 et 20% maximum. Ce qui veut dire que toute la chaîne du livre en Suisse romande devra revoir ses marges à la baisse, ce qui impliquera sans doute une application progressive de la loi. L'idée que les professionnels du livre eux-mêmes s'accordent pour baisser leurs prix faisait sourire il y a quelques mois encore. A Paris, cela voudra dire que la vache à lait du marché suisse (image maintes fois employée sous couvert d'anonymat par les libraires et éditeurs romands) aura cessé de se laisser traire...

En Suisse alémanique, la majoration des livres importés est historiquement moins importante, autour des 10%. La fourchette proposée permet donc de régionaliser la loi. Pourquoi les Alémaniques payent-ils leurs livres moins cher que les Romands? Ce sont les pratiques allemandes qui le permettent. Le marché du livre y fonctionne comme tous les commerces avec des producteurs qui vendent à terme aux revendeurs. Ce n'est pas le cas en France où les éditeurs vendent aux libraires avec possibilité de retourner les invendus. Une pratique dont le coût se répercute sur les prix.

Les rabais de 20% pratiqués par les chaînes de librairies étaient l'autre problème avancé par les petits libraires romands comme cause de déstabilisation du marché. Les professionnels préfèrent maintenir la liberté du rabais mais le limiter à 10 ou 5%. Comment les librairies vont-elles pouvoir tourner si le prix moyen du livre baisse? Les petits libraires misent sur la vente des best-sellers qui leur échappent aujourd'hui. Avec leurs collègues plus importants, ils misent aussi sur une baisse de l'évaporation d'une partie de la clientèle romande (5%) vers la France et vers les sites internet français (5 à 6%).

Baisser les prix... Les libraires ne seront pas les seuls à revoir leur fonctionnement. C'est toute la diffusion, c'est-à-dire la commercialisation du livre, qui se retrouvera bouleversée, assainie diront ceux qui n'attendent que cela. Certains diffuseurs pratiquent d'ores et déjà des majorations égales ou du moins proches des 20%. Mais les autres, que feront-ils? Serreront-ils les dents pour le bien général du marché du livre suisse? Certains gros (opposés à l'accord trouvé mais minoritaires) menacent déjà de quitter la Suisse et de l'approvisionner depuis la France. Ou alors, troisième scénario possible, un grossiste romand prendra en charge les commandes des petits libraires (qui ne peuvent assumer l'approvisionnement direct en France) et couvrira les urgences de stock pour les grands libraires (qui eux couvriront le gros de la demande en approvisionnement direct). On le voit, une loi pour un prix du livre réglementé ne va pas figer le marché romand mais bien lui permettre de faire sa révolution culturelle.

Côté alémanique, il n'y aura pas révolution. Seule la pratique des rabais changerait quelque chose à la situation actuelle. Mais l'air y est aussi beaucoup plus respirable sur le plan commercial. A l'image du marché du livre allemand, les libraires alémaniques ont le choix de s'approvisionner auprès des diffuseurs qui pratiquent les meilleures offres. En Suisse romande, cette liberté n'existe pas à cause des contrats d'exclusivité qui lient les diffuseurs aux éditeurs français. Le marché français est donc moins concurrentiel et entraîne des prix plus élevés. Quand est-ce que la France du livre chantera la Carmagnole?

Journaliste à la rubrique culturelle du Temps.

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