On sait maintenant ce qu'il dira. Mercredi prochain, aux cours de leurs entretiens de Strasbourg, le chancelier allemand proposera aux dirigeants français de construire avec eux une Europe «intégrée», politiquement intégrée, autrement dit fédérale même si Gerhard Schröder s'est encore gardé d'employer ce mot. Il faut que la France accepte, abonde en ce sens, aille immédiatement de l'avant.

Il le faut car si l'Europe en reste là, au milieu du gué, entre rives nationale et fédérale, non pas puissance politique mais zone euro, non pas fédération mais marché commun, l'Europe ne sera pas européenne. Elle sera allemande. A elle seule, l'Allemagne en sera le noyau dur, force d'attraction de la Baltique et de l'Europe médiane, rayonnant jusqu'aux régions adriatiques, Lombardie, Vénétie, Croatie, Slovénie, porte du monde russe et historiquement tournée vers l'Espagne.

L'Allemagne ne dominerait pas l'Europe-espace. Elle aurait moins encore à la conquérir. L'Allemagne serait l'Europe car lorsqu'il n'y a plus de frontières idéologiques, c'est la géographie et le nombre – 80 millions de citoyens, – qui déterminent la politique. L'Allemagne unifiée est au cœur de l'Europe, cœur d'une Union bientôt élargie, cœur d'un continent aussi dont la Russie est l'autre pilier. Si l'on ne décide pas ensemble dans une Europe politique, l'Allemagne décidera seule et l'Europe suivra.

Ce destin s'offre à l'Allemagne mais l'extraordinaire est qu'elle n'en veut pas – du moins pas encore. «Il nous faut agir dans la perspective de l'intégration, pas de la coopération entre gouvernements», déclarait vendredi dernier Gerhard Schröder devant le Bundestag, ajoutant sans ciller que «d'ici la fin de la décennie, l'Europe parlerait dans le monde d'une seule voix».

L'enthousiasme de la population allemande pour l'Europe fléchit. Les Allemands ne sont plus très loin de se dire qu'après cinquante ans de purgatoire politique, ils pourraient jouer seuls. Mais leurs dirigeants repoussent cette tentation. Joschka Fischer en mai, le chancelier maintenant, le président fédéral aussi, ils pressent au contraire les Français d'écrire avec eux le deuxième chapitre de l'unification car ce destin, géographique et solitaire, leur fait peur.

Ils ont raison. Par chance ils sont là. Par chance il y a l'Allemagne pour se souvenir qu'aucune nation ne saurait prévaloir en Europe sans susciter rancœurs et coalitions adverses. Quand la géographie reprend les commandes, on finit toujours par retomber dans les solidarités puis les alliances de revers. Et cela va vite. Très vite.

Lors de la dernière visite de M. Poutine à Paris, il y avait un drôle de non-dit dans ces embrassades franco-russes. Ce ne sont pas seulement, autre exemple, les prudences françaises vis-à-vis de l'élargissement qui font aujourd'hui tant maudire la France à Varsovie. Les Polonais détestent les Français de les laisser en tête-à-tête avec l'Allemagne. Quant à l'ancienne Yougoslavie… Hélas! Elle sort à peine de dix ans de guerre car Français et Allemands ont préféré leurs anciennes amitiés, serbe et croate, à la définition d'une politique commune pour les Balkans.

C'est fragile la paix. Même dans cette Europe qui ne sait plus ce qu'est la guerre, la paix n'est pas donnée mais les dirigeants français, Lionel Jospin et Jacques Chirac, paraissent l'oublier. Ni l'un ni l'autre n'ont jamais été transportés par l'idée européenne. Ils le sont moins encore aujourd'hui, maintenant qu'il faudrait, pour ne pas s'embourber, passer à la vitesse fédérale. Ils répugnent d'autant plus à le faire qu'ils n'ont toujours pas appris à traiter avec une Allemagne égale et amie, non plus dépendante ni ennemie, mais quoi?

Que craignent-ils? D'aller trop vite? Qu'ils se rassurent: ça ne menace pas. Avant de créer une Fédération il faudra du temps. Il faudra, d'abord, le faire à quelques-uns, sept ou onze au sein de l'Union élargie. Même cette étape sera longue car il faudra débattre, réfléchir, faire émerger des courants politiques paneuropéens à l'occasion de ces discussions, laisser se roder de nouvelles institutions, attendre que des hommes reconnus affirment le pouvoir fédéral.

Craignent-ils alors d'y perdre en influence? Oui, c'est le cas. On le craint à l'Elysée, à Matignon, au Quai d'Orsay mais que cette crainte est étrange! Que pèse aujourd'hui un Etat-nation, fût-ce la France, au Proche-Orient, en Russie, en Asie, même en Afrique? Où est-elle déterminante? N'est-ce pas les Français, gaullistes, socialistes, centristes, qui depuis toujours répètent à l'unisson qu'ils ne veulent pas d'une Europe-espace mais d'une Europe-puisance, d'une Europe politique, à même de faire jeu égal avec les Etats-Unis? Et quand l'Allemagne le leur propose, ils hésitent?

Les voilà prudents, «réalistes», comptables, alors même que ce sont là leurs idées qui triomphent, portées par l'évidence et la logique de la monnaie unique. Ils hésitent alors qu'ils tiennent, enfin, l'occasion d'affirmer en Europe un parti français, autrement plus puissant que la France, le parti de l'Europe politique, du polycentrisme et de la régulation économique, de ces idées qui, vu de l'étranger, définissent la France, ces deux France de la cohabitation qui ne se séparent vraiment que les jours d'élection et encore – sur d'autres thèmes.

Tout dépend maintenant des Français. On ne pourrait les imaginer aveugles. Ils ne peuvent préférer un danger réel à des dangers illusoires, laisser passer la chance historique de faire triompher tout ce pour quoi ils ont voulu faire l'Europe, l'ont inventée, portée, construite. Il y a des moments de vérité.

A dix-huit mois de l'élection présidentielle, alors qu'ils s'apprêtaient à affirmer leurs différences et s'opposer sur tout, Chirac et Jospin sont sommés par l'Allemagne et l'Histoire de s'entendre sur l'Europe. La raison l'impose mais s'ils peinent à l'admettre, le président et le premier ministre devraient se souvenir qu'on votera en France six mois après l'introduction de l'euro, que la seule question sera alors «Que faire maintenant?» et que 55% des Français, selon un sondage du Monde, approuvent l'ambition fédérale. C'est l'audace qu'il faut jouer.

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