La Suisse bolchévique (2/5)

Quand André Gide «l’amoral» scandalisait Lausanne 

Quand l’écrivain français est venu à Lausanne en 1933 pour aider des étudiants 
à monter «Les Caves du Vatican», l’accueil fut glacial: ce rouge 
empoisonneur de la jeunesse! L’auteur était alors très proche 
des communistes. Ça n’a pas duré.
 Bonnes feuilles d’un livre à paraître cet automne

André Gide est ravi de l’hôtel qu’on lui a réservé. Le Royal est proche du lac, dans la pente assez raide qui mène au centre de Lausanne. Maria van Rysselberghe est descendue avec une amie vers Ouchy pour une promenade sur le quai. La Petite Dame ne craint pas le froid. Lui, il redoute un rhume, comme d’habitude, et il a invité les quatre Bellettriens qui l’accompagnaient depuis Saint-François à poursuivre leur discussion dans un salon du rez-de-chaussée de l’hôtel. Trois sont étudiants, Pierre Beausire est déjà enseignant, dans une école privée, et il est étonné de la simplicité avec laquelle la question de l’homosexualité est venue dans la conversation. Du coup, il raconte ce qu’il sait des relations intimes, fréquentes, entre grands et petits dans l’institut qui l’emploie, et les trois autres l’écoutent sans rien dire. Mais Gide se montre si disert, et même si volubile, revenant souvent sur les raisons qui l’ont amené à écrire Corydon, qu’un des étudiants, comme s’il s’enquérait d’une banale précision biographique, lui demande à quel moment il a pris conscience de son penchant homosexuel.

«Je devais avoir douze ou quatorze ans, c’était aux bains turcs, à Paris.»

Un court moment d’embarras suit cette sobre information, et ils se mettent à parler politique. L’écrivain montre un réel intérêt pour les affaires locales. La gauche vient de remporter les élections à Genève et à Lausanne, et il demande ce que cette surprenante victoire va pouvoir changer. Les étudiants ne savent pas trop, et Beausire dit en riant qu’il n’y aura pas de révolution sur les rives du Léman. Mais il ajoute qu’à Genève, la fusillade sanglante de l’année dernière, qui venait après des scandales bancaires, a laissé des traces vives, et que le chef de file des socialistes («au bout du lac, comme on dit ici»), Léon Nicole, est proche des communistes.

«Il sera sans doute l’homme fort du nouveau gouvernement qui va entrer en fonction dans quelques jours. A Genève, ce sera un événement…

– Et on peut y assister? Alors j’irai. Je veux voir ça! Chez Calvin et Rousseau!»

Nicole et les communistes amènent l’URSS dans la discussion. Gide leur parle d’un voyage en Sibérie dont il a ébauché le projet avec son ami l’éditeur Lucien Vogel, et que Paul Vaillant-Couturier promet d’organiser avec Moscou.

«Vaillant-Couturier, vous voyez? C’est un des chefs. Il a dirigé L’Humanité. Mais rien n’est encore décidé. Il est question d’un reportage pour Vu, la revue de Vogel. J’ai vraiment envie de voir de mes yeux ce que réalise le pouvoir soviétique.»

Et voici C. F. Ramuz!

A cet instant, un homme aux cheveux gris et en complet noir entre dans le salon avec une petite carte qu’il tient devant lui comme un présent.

«Ce Monsieur est à la réception, et il aimerait vous parler…

– Charles Ferdinand Ramuz! Mais faites-le entrer!»

Gide s’est levé pour accueillir l’écrivain, et les autres l’ont imité. Ramuz porte un manteau ouvert, son chapeau à la main. Il s’excuse de débarquer ainsi sans avoir été invité, ni s’être annoncé.

«Mais cher ami, des gens de bien vont dîner chez des gens de bien sans être priés. Et nous n’avons pas ici de banquet!»

Ramuz a l’air un peu éberlué par cet accueil emphatique. Il explique qu’il était à Ouchy, et sachant que le Français résidait au Royal, il voulait lui proposer de venir chez lui, à Pully, dès qu’il le pourrait.

Gide remercie, il ira, c’est sûr, et quand ils sont assis, il dit qu’il a commencé à lire avec beaucoup d’intérêt intrigué ce livre dans lequel Ramuz développe une réflexion politique – et dont il a de toute évidence oublié le titre.

«Taille de l’homme. Il y a des communistes par ici, et des bourgeois aussi, qui se demandent ce qu’ils doivent en penser…»

Et la conversation reprend sur la Russie, mais les quatre autres se taisent. Gide répète ce qu’il a dit sur son projet de voyage, et Ramuz laisse entendre qu’il aurait toute facilité pour y aller lui aussi – «ils me font du pied!» – mais qu’il n’en a pas la moindre envie. Il a un souci, pourtant. Plusieurs de ses livres ont été traduits en russe, et il se demande comment il pourrait toucher ses droits d’auteur.

Le grand front de Gide se ride quand il éclate de rire.

«J’ai le même problème! Il n’y a qu’un moyen de toucher ses roubles, et de les dépenser: il faut aller là-bas!»

***

C’est la deuxième fois qu’André Gide est à Lausanne à l’invitation des étudiants de Belles-Lettres. En 1927, il rentrait d’un long périple en Afrique, et son Voyage au Congo, impitoyable pour l’entreprise coloniale, avait fait du bruit. Les Lausannois voulaient l’entendre, son séjour avait été bref.

Six ans plus tard, Gide revient, et cette fois s’installe. Les Bellettriens, pour leur spectacle de fin d’année, se sont mis dans l’idée d’adapter à la scène Les Caves du Vatican, et ils lui ont écrit pour obtenir son autorisation. Gide a non seulement donné son feu vert aux étudiants, mais il leur a proposé d’organiser lui-même son texte en dialogues et, ont-ils découvert, en 17 tableaux. Et en plus, il a offert de venir à Lausanne pour assister aux répétitions, et soutenir de ses conseils, s’ils pouvaient être utiles, l’élaboration du spectacle.

Gide aime la Suisse

L’empressement de Gide est d’autant plus surprenant que Les Caves, qui ont reparu en feuilleton dans L’Humanité au début de l’année, viennent d’être jouées déjà sur une scène parisienne, par une troupe professionnelle, avec un insuccès considérable. Mais il aime la Suisse, ces étudiants l’amusent, l’effervescence politique dans ce pays si calme l’intrigue. Et Catherine, sa fille unique, est pensionnaire à La Pelouse, près de Montreux, une école dont il apprend avec stupéfaction qu’elle a été construite par un prince russe, un Wladimir Louguinine, dépouillé de toutes ses propriétés par les bolcheviques.

Gide est très assidu aux répétitions des Caves, mais il reste le plus souvent silencieux. Assis au fond de la salle, il écoute ses nouveaux jeunes amis se démener dans l’intrigue incroyablement compliquée qu’il a imaginée. Cependant, il a tenu à choisir lui-même l’acteur qui joue Lafcadio, un Auguste Martin, qui l’enthousiasme et écrit des vers. Il accepte, une seule fois, de poser pour une photo au milieu de la troupe des comédiens amateurs, dont la moitié sont travestis: Belles-lettres est une société mâle. On a quand même débauché ailleurs une étudiante pour tenir le rôle de Carola.

Première à Montreux

La première représentation est donnée à Montreux, le 10 décembre. N’avaient-ils pas consulté la pendule? La succession des 17 tableaux est laborieuse, traine en longueur, et quand le rideau tombe, il est une heure du matin. Les spectateurs qui ont tenu le coup applaudissent poliment. Gide, assis incognito dans les derniers rangs, s’éclipse sans demander son reste. Mais le lendemain, il propose de pratiquer lui-même quelques coupes dans le texte pour rendre l’entreprise plus digeste avant les représentations prévues à Lausanne et à Genève.

Sur la scène du Théâtre municipal lausannois, Lafcadio et Geneviève s’enlacent avant minuit.

Le lendemain, la Gazette de Lausanne publie au beau milieu de sa première page un petit texte intitulé «Une protestation». Il est signé par deux pasteurs, qui n’ont pas vu le spectacle, mais qui ont été scandalisés par le nom même d’André Gide imprimé en grand sur les affiches annonçant les représentations des Caves du Vatican. «Ce nom, écrivent-ils, est devenu synonyme, dans le public, et à juste titre, d’amoralisme, pour ne pas dire plus.» Les pasteurs ajoutent qu’ils ne songent pas à s’en prendre à l’homme, ni au «talent de l’écrivain», mais ils ne peuvent oublier «la position que M. André Gide a prise à l’égard de certains absolus de la loi morale, ni l’action néfaste que tels de ses livres exercent sur la jeunesse. Comment, poursuivent-ils, une société de jeunes hommes n’a-t-elle pas senti l’inconvenance qu’il y avait à faire une publicité quelconque à cet auteur, chez nous et en ce temps où toutes les énergies doivent être tendues vers un redressement moral nécessaire?»

Une mise au pilori

La rédaction de la Gazette a ajouté au-dessous de ce texte qui tait ce qu’il veut dire une petite note pour associer «sans hésiter» le journal à la «juste et nécessaire protestation» des pasteurs. «L’opinion qu’ils expriment est du reste aussi celle de nombre d’anciens Bellettriens qui, nous le savons, réprouvent énergiquement la grave erreur commise.»

Les étudiants cherchent d’abord à cacher à Gide cette mise au pilori en «une» du journal de l’élite locale. Mais l’auteur des Nourritures, l’apprenant, s’en délecte, et il laisse ses comédiens envoyer à la Gazette une réponse aussi sibylline et plus emberlificotée encore que la protestation pastorale: «Des voix respectables couvrent de leur autorité une légende dont ils savent pourtant l’indiscutable exagération comme aussi la redoutable perversion, puisqu’elle encourage en définitive à lire Gide à la faveur d’un louche éclairage, ce qui n’est pas sans causer certains dommages spirituels dont l’auteur est tenu pour seul responsable.»

Des «jeunes gens troublés et incertains»

Des voix respectables, le journal en a en réserve. Trois jours après la représentation à Lausanne, le littéraire de la Gazette, Gaston Bridel, se charge de régler son compte au dramaturge, d’abord: son entreprise est «absurde», son adaptation «vilipende» son œuvre, parce que Gide n’est «pas fait pour la scène», il n’a «pas le sens, pas le style». Puis il s’en prend, lui aussi, à «l’amoral», et on sent bien que pour la bonne société romande, ce qui fait problème, bien plus que Les Caves, c’est la présence même de l’écrivain parmi les étudiants, ces «jeunes gens troublés et incertains», écrit Bridel, sur qui «le poison distillé par Gide dans tous ses ouvrages avec une intelligence et un charme démoniaques a fait son œuvre».

Lausanne jase, Gide en a vu d’autres. Et il est réconforté par le mot fraternel qu’il reçoit d’un écrivain, Edmond Gilliard: «Votre pièce est comme un cheval de Troie qu’on aurait introduit dans la ville, votre présence ici a été libératrice!» Mais ce n’est pas ce qu’il entend le plus souvent. La Petite Dame, à qui il se confie quand il revient au Royal, note dans son journal qu’«André trouve ces gens vraiment bouchés, imperméables à ce qui se passe dans le monde». Il ne boude pourtant pas, malgré cette adversité, son plaisir d’être là. Il va où on le convie, à La Muette chez Ramuz, à une conférence d’Emmanuel Mounier de passage à Lausanne, à une réunion de la vénérable Abbaye de l’Arc, avec Thomas Mann. On l’invite à des repas, où ses voisins ne lui parlent jamais de sexualité, mais parfois de son compagnonnage affiché avec le parti communiste. Un soir, une dame, pour bien montrer qu’elle n’est pas de ce bord politique, lui explique qu’elle ne saurait se passer de domestiques: «Je n’aurais plus le temps de tricoter pour les pauvres!»

«Il n’est pas radin»

Sont-ils pauvres, ceux qui s’adressent à Gide? La présence à Lausanne du célèbre écrivain «de gauche» inspire des quémandeurs, et il n’est pas radin. Mais l’une de ces demandes paraît si suspecte que les étudiants lui recommandent d’être prudent. Et André Muret propose même de mener une petite enquête pour voir s’il n’y a pas un piège derrière cette requête. Belles-Lettres ne manque pas de jeunes gens qui s’intéressent au marxisme et sont séduits par ce qui se passe en Russie; Muret, fils de bonne famille, est de ceux-là, et Beausire a dit à Gide qu’il est, à cet égard, «le plus décidé d’entre nous».

Au cours d’une discussion avec ses jeunes amis progressistes, l’écrivain leur a expliqué pourquoi, de son point de vue, le communisme a réussi sa révolution en Russie et pas ailleurs: l’orthodoxie, avec sa tradition de communautés soudées, offrait un terrain particulièrement favorable. Et il a ajouté que cette proximité évangélique le séduit tout particulièrement. Mais quand l’un des étudiants lui a demandé pourquoi il n’avait pas pris la carte du parti, pour entrer dans cette communauté, Gide a fait valoir son aversion personnelle pour les embrigadements, son refus de se soumettre à un dogme, celui-là ou un autre. «Vous prenez parti, et au bout du compte c’est le parti qui vous prend!»

Le parti! Jusque-là, dans sa campagne antigidienne, la Gazette de Lausanne s’en était surtout prise à «l’influence pernicieuse» que l’écrivain exercerait sur ses «jeunes lecteurs», à son «étrange intérêt pour les dérèglements et les perversions humaines», à cette «sorte d’anarchisme intellectuel où l’homme est déchargé du fardeau de sa conscience pour pouvoir obéir sans entraves à tous ses instincts». Mais trois jours après Noël, alors que les représentations des Caves sont presque oubliées, le journal décide de porter à Gide le coup de grâce politique. C’est Georges Rigassi, l’une des plumes les plus connues de la Gazette, qui se charge d’exécuter le pervers empoisonneur de la jeunesse qui, en plus, dans son «dernier avatar», a donné son «adhésion éperdue au bolchevisme des Sans-Dieu», embrassant «avec enthousiasme la cause d’un Etat où l’homme est réduit à un rôle de machine, pour travailler à l’avènement d’une société sans âme, sans liberté, sans dignité, où les intellectuels doivent servir des maîtres inflexibles ou disparaître». Et Rigassi cite, comme une pièce à conviction, un passage de son Journal qu’André Gide a publié dans la Nouvelle Revue française l’année précédente:

«Je voudrais crier très haut ma sympathie pour l’URSS, et que mon cri soit entendu, et ait de l’importance. Je voudrais vivre assez pour voir la réussite de cet énorme effort; son succès, que je souhaite de toute mon âme, auquel je voudrais pouvoir travailler; voir ce que peut donner un Etat sans religion, une société sans cloisons. La religion et la famille sont les deux pires ennemies du progrès.»

***  
André Gide vit assez pour y aller voir. Trois ans plus tard, il réalise le projet dont il parlait aux étudiants lausannois. Il débarque à Moscou à la mi-juin de 1936, juste assez tôt pour rendre hommage à Maxime Gorki, qui vient de mourir, du haut du mausolée de Lénine, à côté de Staline. Puis ses hôtes, qui traitent avec faste cet ami de l’URSS (une suite à l’Hôtel Metropol, une Lincoln à son seul usage), l’emmènent pour un grand tour, de Leningrad à l’Abkhazie, en Crimée puis en Ukraine.

La douche froide

Rentré à Paris, Gide publie très vite le récit de son voyage, Retour de l’URSS. Pour les camarades qui avaient organisé l’expédition, c’est une douche froide. Il fait pourtant la part belle, dans son texte, aux joies qu’il a éprouvées là-bas, à ses émerveillements devant des réalisations qu’on lui montrait, et à son amour sincère pour les Soviétiques. Mais c’est le reste que tout le monde lit. Ce qu’il dit de Staline, de cette «dictature d’un homme, et non plus celle des prolétaires unis, exactement ce qu’on ne voulait pas»; sa description de la soumission, de la résignation qu’il a observées si souvent, de la disparition de tout esprit critique, du conformisme qui lui semble écraser la société soviétique, et qui l’a effrayé. Il ajoute, par précaution, que la vérité «ne peut blesser que pour guérir», et que sur l’URSS, trop souvent, elle «est dite avec haine, et le mensonge avec amour».

Il y a surtout ces deux phrases qui ressemblent à deux clous plantés dans le cercueil de ses illusions: «La moindre protestation, la moindre critique est passible des pires peines, et du reste aussitôt étouffée. Et je doute qu’en aucun autre pays aujourd’hui, fût-ce dans l’Allemagne de Hitler, l’esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé.»

Staline pire que Hitler? Avec ces mots, Gide a coulé ses vaisseaux! Pour le parti, il est perdu.


Le temps des grandes secousses

Adolf Hitler est en train d’asseoir son pouvoir. La gauche socialiste vient de gagner les élections à Lausanne et dans le canton de Genève. Le séjour d’André Gide à Lausanne, à la fin de 1933, intervient au moment de grands bouleversements. L’écrivain n’a pas sa carte du parti communiste, mais à ce moment-là, son adhésion est totale.


Ce texte sur le passage de Gide à Lausanne et sur les polémiques qui l’accueillent est adapté de deux chapitres du livre d’Alain Campiotti qui paraîtra à la rentrée aux Editions de l’Aire, La Suisse bolchévique.

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