Converser avec Christian Boltanski, artiste majeur côté scène et homme d’une gentillesse extrême côté ville, demande une attention de tous les instants. La pensée du Français est vive, labyrinthique, il passe d’une idée à l’autre, évoque dans un même élan le shintoïsme, la poésie, la Shoah, sa lutte contre la mort et l’oubli, le hasard auquel il croit et le destin qu’il réfute. L’autre jour, alors qu’il me parlait du collectionneur qui a acheté sa vie en viager, mais «regarder vivre quelqu’un, c’est ne pas vivre soi-même», voilà que le hasard s’est soudainement invité avec le surgissement d’une étrange créature bleue. Pas un Schtroumpf, plutôt une sorte d’alien plastifié avec en guise de visage un tube troué.

Christian Boltanski n’a pas reconnu l’Homme bleu, qui lui aussi fait partie de la soixantaine d’artistes à l’honneur du festival Images Vevey. Je lui ai donc expliqué que sous ce costume se cache depuis 1999 André Kuenzy, un artiste neuchâtelois qui a promené sa carapace en latex à travers le monde, provoquant un peu partout des réactions qu’il documente au moyen de la caméra qu’il trimballe en guise d’œil. Car l’Homme bleu, depuis ce jour où sur un banc londonien une dame lui a demandé s’il était un performeur et pourquoi il faisait ça, ne parle pas. Il se contente d’être.