Il n’est pas besoin de rappeler ici le caractère universel des films d’Andrzej Wajda, décédé ce dimanche à l’âge de 90 ans (voir Le Temps du 10.10.2016). En Suisse aussi, il fait aujourd’hui partie des plus grands cinéastes de son époque. Déjà dans les années 1950, il joue un rôle majeur pour la Suisse culturelle. Ses films ont non seulement attiré l’attention des artistes et intellectuels sur la scène culturelle de la Pologne communiste, mais ils ont aussi contribué à tisser des liens avec l’Europe de l’Est, au beau milieu de la Guerre froide.

Un héritage hors du commun

Andrzej Wajda laisse en effet un héritage cinématographique hors du commun, où la puissance symbolique cohabite avec le sens de la nuance, en particulier lorsqu’il relit l’histoire de son pays, la Pologne, profondément marquée par les tragédies du vingtième siècle. Il fallait un esprit très acéré pour mettre en scène une histoire sans tomber dans le raisonnement binaire du bien contre le mal. Même face au régime communiste, ses films ne se contentent pas de faire opposition: ils dévoilent une réalité plus complexe, interrogeant le spectateur.

Ainsi, jusqu’à la sortie de Kanał (Ils aimaient la vie, 1957), il était pratiquement impossible d’évoquer l’Insurrection de Varsovie (1944) dans l’espace public. Wajda profite alors de la détente politique esquissée brièvement en 1956 avec l’arrivée au pouvoir de Władysław Gomułka pour tourner ce film oppressant. Pour autant, le film ne s’engouffre pas dans une glorification des héros. Il lance plutôt une réflexion critique, que l’on retrouvera dans la plupart de ses films, sur le sens du sacrifice et du romantisme qui imprègne depuis un siècle l’histoire nationale polonaise.

L’écho d’un bouillonnement culturel

L’«octobre polonais», qui débute en 1956, fait de la Pologne une sorte d’oasis colorée dans la représentation maussade du bloc soviétique ayant cours à l’Ouest. Les films de Wajda jouent alors un rôle crucial pour modifier cette image de la Pologne à l’étranger. D’une part, en obtenant le prix spécial du Jury à Cannes pour Kanał, Wajda devient incontournable dans le paysage cinématographique européen. D’autre part, l’immense Cendres et Diamant, qui sort une année plus tard, montre que Kanał n’était pas un succès isolé, mais le début d’une longue série. Ces films font alors écho à un bouillonnement culturel, relativement court, mais assez intense pour attirer l’attention de plusieurs écrivains et journalistes suisses.

Dès 1957, en Suisse

En 1957, Frank Jotterand, animateur de la Gazette littéraire, est l’un des premiers à lancer une série d’articles sur la Pologne, appelant au passage à intensifier les relations culturelles. Dans la foulée, Walter Weideli, responsable du supplément culturel au Journal de Genève, entame plusieurs voyages d’où il ramène des reportages sur la littérature, la production cinématographique, le théâtre. En 1959, Freddy Buache organise une semaine du cinéma polonais avec ses plus illustres représentants: Andrzej Munk, Aleksander Ford et… Wajda.

«Plus libre en Pologne qu’en Suisse»

Rappelons qu’en Suisse, à la suite de l’insurrection de Budapest, plusieurs appels se font entendre pour exiger un boycott des produits et des relations avec les pays communistes. S’intéresser à la Pologne est déjà une première subversion. Tenter d’en comprendre le foisonnement culturel, en dépit du régime autoritaire, en est une seconde. Aussi Jotterand écrit-il dans la Gazette: «ʻJe me suis senti plus libre en Pologne qu’en Suisseʼ, disais-je pour en finir avec un interlocuteur qui me harcelait de questions sur ʻl’oppression du régimeʼ. À la réflexion, cet apparent paradoxe contient une part de vérité.» (Gazette de Lausanne, 11.09.1957). Les films de Wajda, en plus d’apporter des clés de compréhension de l’histoire polonaise, ont donc contribué à décloisonner la Suisse culturelle des années d’après-guerre. Des fenêtres ouvertes sur une Europe méconnue.


Matthieu Gillabert, historien, Universités de Neuchâtel et de Fribourg

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