La France avait arraché à l’Allemagne le principe de l’euro en échange de son feu vert pour la réunification. C’était un donnant-donnant ayant valeur d’assurance vie contre toute nouvelle dérive nationaliste de son géant voisin qui serait désormais lié à Paris non seulement par un marché et des institutions, mais par une monnaie unique, garant solide d’un destin commun. Ce deal, mis en musique par Jacques Delors, était pourtant dès son origine bancal: une monnaie unique sans budget commun des Etats était une forme d’hérésie que pointa du doigt le président de la Commission européenne, comme la plupart des économistes: sans Europe politique, cette monnaie serait comme une jambe de bois, inflexible, un outil qui pourrait se transformer en handicap pour les Etats les plus fragiles. La démonstration fut faite à la première grande crise de la dette de l’euro, à partir de 2010.

Mutualisation de la dette

Cette Europe politique, il n’y a pas que le Royaume-Uni qui ne voulait pas en entendre parler. L’Allemagne est longtemps restée circonspecte, défiante face aux visées centralisatrices de la France alors que Berlin reste attaché à sa pratique du fédéralisme. C’est ce qui explique qu’au fil des crises les Etats se sont défaussés sur les mécanismes européens, à commencer par sa banque centrale, la BCE, qui doit jouer aux pompiers selon des règles technocratiques qui échappent au contrôle démocratique. Ces jours-ci, le plan de lutte européen contre les effets dévastateurs de la pandémie repose une nouvelle fois sur l’action de la BCE qui va injecter plus de 1000 milliards d’euros dans le système financier par le rachat de la dette créée par les Etats pour maintenir leurs économies à flot. Comme en son temps Mario Draghi, l’actuelle directrice de la BCE, Christine Lagarde, répète que ce n’est pas suffisant et que les Etats doivent trouver des solutions politiques. C’est la question de la mutualisation de la dette ou la création d’eurobonds.

Pour la chancelière, il n’est pas question d’abandonner l’euro, mais de le renforcer

Ce débat semblait figé jusqu’à ce que la Cour constitutionnelle allemande jette un pavé dans la mare, le 5 mai dernier: selon les juges de Karlsruhe, la BCE en rachetant massivement de la dette publique, entre 2015 et 2018, a outrepassé ses compétences, de même que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) qui a validé ces programmes. C’est une bombe qui menace toute la construction européenne, les juges de l’Etat le plus puissant de l’Union contestant la légalité du programme européen. Si les souverainistes se frottent les mains, les juges allemands ayant rendu leur arrêt suite à une saisine de milieux nationalistes, les considérants questionnent toutefois la légitimité strictement démocratique de cette production de dette.

Changer de traité

La BCE et la CJUE, qui ont trois mois pour répondre, ont aussitôt contesté l’avis de Karlsruhe au prétexte qu’elles sont seules jugent en la matière. Le malaise n’en est pas moins profond, Ursula von der Leyen se voyant contrainte de menacer son propre pays, l’Allemagne, d’une procédure en infraction pour remise en cause de la justice européenne. La crise institutionnelle est-elle programmée? Pas nécessairement. L’intervention des juges de Karlsruhe pourrait même «paradoxalement faire céder les derniers réfractaires du camp conservateur allemand à l’idée d’un grand plan de relance européen», comme l’écrit Cécile Boutelet, correspondante du Monde à Berlin dans une démonstration convaincante. Mercredi, en réaction à l’arrêt de Karlsruhe, Angela Merkel évoquait Jacques Delors pour affirmer qu’il fallait «faire avancer l’intégration politique de l’union monétaire». Pour la chancelière, il n’est pas question d’abandonner l’euro, mais de le renforcer, y compris par des changements de traité, a-t-elle dit devant son parlement. Parachèvera-t-elle l’œuvre de Kohl et Mitterrand?

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