Il était une fois

Quels Anglais veulent vraiment le Brexit?

Les débats de la campagne électorale anglaise n’ont pas porté sur le Brexit, mais il est apparu aux électeurs qu’une Grande-Bretagne livrée aux conservateurs pour une séparation dure de l’Union serait aussi une Grande-Bretagne dure envers les classes populaires, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Lors d’un colloque sur les relations de la Suisse et de l’Union européenne après le Brexit, l’automne dernier, un orateur pressait le négociateur de la Confédération d’alors, Jacques de Watteville, d’accrocher la Suisse à la Grande-Bretagne pour mieux faire avancer les intérêts helvétiques. «Je veux bien, avait répondu le diplomate, mais que veulent les Anglais?» La question était pertinente et le reste. Le projet britannique de sortie dure de l’Union européenne n’a pas été ratifié par l’électorat. Une sortie molle l’aurait-elle été?

Les débats de la campagne n’ont pas porté sur le Brexit, mais il est apparu aux électeurs qu’une Grande-Bretagne livrée aux conservateurs pour une séparation dure de l’Union serait aussi une Grande-Bretagne dure envers les classes populaires. Le programme de séparation était couplé à un programme social redimensionné et sévère. Il a été rejeté. L’Europe n’était plus le sujet principal. Mais quelle présence comme sujet secondaire!

L’Europe, une question sociale

La participation du Royaume-Uni à la Communauté puis à l’Union européenne est liée à la question sociale. Lors des premières approches, au début des années 60, les milieux travaillistes et surtout syndicaux étaient sceptiques. Ils bénéficiaient encore des conditions sociales avantageuses de l’après-guerre. Le Trades Union Congress (TUC) n’était pas opposé par principe à l’adhésion mais il attendait d’en connaître les modalités. Ce fut un non en octobre 1970 après que le très europhile gouvernement Health eut présenté son projet de loi sur les relations de travail, inadmissible pour le TUC. Dès lors, syndicats et parti s’unissaient derrière un slogan «No entry on Tory terms» (pas d’adhésion aux conditions des conservateurs).

La Grande-Bretagne adhéra néanmoins en 1973 pour mettre fin à son isolement mais sans l’enthousiasme populaire. Ce fut encore un non syndical en 1975 quand le gouvernement – travailliste cette fois – organisa un référendum de confirmation de l’adhésion. Les organisations de travailleurs voyaient le marché commun comme un club capitaliste hostile à la classe ouvrière britannique. Elles s’étaient multipliées et renforcées dans tous les secteurs, et surtout dans les services publics. Elles défendaient la gestion économique tripartite qui les associait aux employeurs et au gouvernement pour la formulation de la politique sociale.

«No Britain on Tory terms»

Margaret Thatcher a renversé cette conjoncture et, à partir de 1980, le mouvement syndical s’est repositionné par rapport à la Communauté: les directives européennes, la Charte sociale et la Cour de justice devenaient des instruments utiles pour atténuer les effets de la dérégulation du marché du travail en Grande-Bretagne. Le célèbre discours de Jacques Delors devant le Congrès du TUC en septembre 1988, ovationné par les délégués, esquissait les grandes lignes d’un projet politique et social européen et proposait des mesures concrètes correspondant aux attentes des syndicats britanniques (garantie des droits sociaux, statut du travail temporaire, représentation syndicale dans les entreprises et la formation continue, etc.).

C’était avant la chute du mur de Berlin et la formidable ouverture du monde aux marchandises et aux personnes qui allait bouleverser tous les systèmes de sécurité économique et sociale des démocraties occidentales. L’Union européenne a succombé à la chasse aux bas salaires, ses anciennes garanties se sont diluées et son projet social s'est perdu dans la jungle de la concurrence commerciale.

Les salariés britanniques, particulièrement touchés par les effets de la dérégulation, ont préféré croire en la culpabilité de l’Union plutôt qu’en celle de leurs propres dirigeants. Ils ont voté Brexit ou sont restés chez eux. Leurs syndicats les ont laissés faire. La facture arrive cette année: «No Britain on Tory terms».


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