Natacha Rault

Animatou, le festival qui questionne le genre

C’est quoi, le film d’animation? C’est la bouche ouverte d’un enfant devant un écran de couleurs animées, la magie d’une histoire qui vous emporte. A Genève, il a son Festival, Animatou. Dont une des spécialités est de questionner le genre. Notre chroniqueuse narre ici le plaisir que lui a procuré sa dernière édition

Animatou est un festival d’animation international né de passionné-e-s du dessin animé indépendant. Mathilda Tavelli Cunado et Lani Weber Schaer en sont les deux codirectrices. La 9e version du festival vient de se terminer. Voici dix ans, pour regarder des dessins animés réalisés par des artistes indépendant-e-s loin du mainstream commercial, il fallait se rendre au Festival d’animation d’Annecy. En 2006, une équipe composée en majorité par des femmes décide que l’animation a un avenir à Genève et fonde Cinématou. Devenu Animatou, le festival propose des événements incontournables de la scène artistique genevoise, du festival international se déroulant au Grütli aux projections à l’air libre de Ciné Transat.

Cette année le festival, qui travaille déjà avec la HEAD (Haute Ecole d’Art et de Design) a étendu ses partenariats aux HUG et au Forum Meyrin, et malgré les difficultés conjoncturelles, est appelé à recevoir les palmes d’une reconnaissance internationale.

Il y a parfois des performances, des lieux dont on se dit: j’ai eu la chance inouïe d’être là et d’en voir les prémices, de pouvoir en capter l’essence avant qu’ils ne prennent l’essor du succès. Le festival Animatou est de ceux-là. Sa taille humaine permet de rencontrer entre les projections les réalisateurs et les réalisatrices, de parler aux membres du jury. Pour moi, qui en croise les fondatrices souvent à la sortie de l’école, prise d’un frémissement admiratif, j’ai le sentiment d’appartenir grâce à elles à un monde plus humain, où le désir de créer et suivre sa passion pour en tisser l’étoffe de sa vie donne un sens dans un monde où l’on est bousculé sans cesse, dans son agenda comme dans ses valeurs profondes.

C’est quoi l’animation? C’est la bouche ouverte d’un enfant devant un écran de couleurs animées, la magie d’une histoire qui vous emporte. Animatou apporte un plus: l’interrogation, l’angle d’approche qui met un certain esprit critique en marche.

Animatou pour moi, c’est de l’ordre d’une adhésion contemplative qui me permet de rompre avec la folie du monde. Je suis fan, j’attends l’événement des mois durant. Il faut un peu d’entraînement pour pouvoir aligner une journée de courts métrages de quelques minutes sans avoir les idées qui s’embrouillent. Lorsque je m’assieds, je ressens dès les premières images une émotion très forte parce les sujets retenus questionnent notre rapport au monde, aux êtres vivants, et plus particulièrement au genre.

Pour le président d’Animatou, Claude Luyet, réalisateur, le questionnement autour du genre est une donnée historique dans l’animation indépendante. Il me cite l’exemple de Gisèle et Nag Ansorge, tombés dans le chaudron créatif de dessins animés réalisés avec du sable. Ils quittent leurs très respectables métiers d’ingénieur EPFL et de pharmacienne pour se lancer dans la réalisation et promouvoir l’animation en Suisse. Pour ces deux-là, les rapports de genre sont au centre.

J’ai entamé un tour du jury d’Animatou, rencontré au hasard entre les séances pour les questionner sur la place du genre dans leur pratique artistique. Aurélie William Levaux est une dessinatrice belge, dont les œuvres réalisées sur tissus ou au crayon mettent en scène des femmes face aux ambiguïtés de la religion, de la précarité et de l’inégalité. La question pour elle ne se pose même pas, elle me dédicace son livre «Pour Natacha, femme au poing levé». Pour Frederik Peteers en revanche, auteur de bandes dessinées, le fait de choisir un personnage masculin ou féminin ne devrait pas avoir d’importance. C’est le scénario, le fait qu’une histoire soit bonne ou pas qui importe. Bref, le genre, il s’en fout! Koji Yamamura, la star invitée du festival en tant que réalisateur japonais, est catégorique: choisir le genre d’un personnage selon lui est d’une importance capitale. Pour sortir des stéréotypes, pour n’avoir ni à les décrire, ni à les reproduire, l’animation offre le recours sublime de l’abstraction. L’abstrait comme porte de sortie d’un monde normatif, voilà de quoi animer la passion créative, la volonté du changement.

Au-delà de ses questionnements intellectuels, Animatou permet aussi aux plus jeunes de mettre la main à la pâte avec des ateliers créatifs, où l’on peut soi-même réaliser un court-métrage. Animatou ouvre les portes sacrées de l’antre de la création aux enfants, l’univers des possible-à-entreprendre. Pendant ce moment, les parents peuvent aller voir les projections adultes.

J’oubliais les films récompensés chaque année lors de compétitions dans lesquelles le public est parfois appelé à voter. Deux des films primés au cours du festival ont attiré mon attention.

E in Motion no 2 est une valse triste dont le point de chute inéluctable est l’éternel recommencement du scénario. Dans un univers digne d’un tableau de Bosch à partir de scènes imbriquées, un petit garçon pédale sur son vélo orange. Il arrive d’abord sur une plage tirée d’une aquarelle japonaise traditionnelle, avec au loin le grand corps noir d’une baleine agonisante, et une femme désespérée. Peu à peu, l’incohérence de notre monde qui tourne en rond vient toucher une à une, avec une musique très triste, les cordes de nos émotions. Colère, tristesse. Impossibilité de changer la donne devant le déroulement imposé.

Un autre film gagnant, Aubade de Mauro Carrera, nous emmène dans une version onirique des Aubes musicales des Bains des Pâquis à Genève. Aubade entreprend un travelling merveilleux, où un violoncelliste sort comme Vénus des eaux du Léman, les mouettes emportant les notes dans le ciel où un soleil noir se lève, une baleine venant à la fin souffler le Jet d’eau dans la Rade. Un moment très fort pour tout adepte de notre culture «glocale», une vision alternative de Genève qui prend le pas sur la culture de la finance et du luxe.

Une seule question reste: comment revoir ces films? Ils se sont envolés, loin des yeux, loin du commercial, c’est la loi de l’art indépendant, comme ces graffitis qui fleurissent un moment sur les murs…

Natacha Rault, chargée du développement du projet Dual Career Couples à l’Université de Genève

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