Opinions

Anna Politkovskaïa: une voix venue d'outre-tombe

Le journaliste assassinée avait laissé une réflexion sur la société russe.

Qu'ai-je fait?»: cette question, par-delà la mort, c'est Anna Politkovskaïa, journaliste russe, qui se la pose, dans un texte resté inédit, qu'on a retrouvé dans son ordinateur après son assassinat, à l'automne 2006.Interrogation teintée d'angoisse, à laquelle elle répond elle-même: «J'ai seulement écrit ce dont j'ai été moi-même témoin. Rien de plus.» Comme acquittée par ce constat, elle note toutefois le prix de l'exercice: un empoisonnement, des arrestations, des menaces de mort, des coups de fil anonymes. Peu importe, nous dit-elle encore: «ce qui compte c'est que j'ai la chance de faire mon travail».«Mon travail», parlons-en. Courant, sans le voir, tous les risques pour savoir, cette femme revient comme pour nous raconter, dans ce recueil d'articles, ce qu'elle a vu, entendu, compris. Après enquête. Car Politkovskaïa est une conteuse, et chacun de ses textes comme la suite attendue d'une série de nouvelles tragiques et soigneusement documentées.La série, commencée dans d'autres livres, se nomme Russie, la Russie de Poutine. Ses personnages? la foule innombrable des bernés du système; des pauvres écrasés par un régime cynique et brutal, où police et juges, aux ordres, violentent tous ceux qui font apparaître les failles d'un empire aujourd'hui en réduction. Où sont pourchassés les juifs, les homosexuels, les Caucasiens, appelés «culs noirs» par les jeunes nationalistes prêts au crime. Où ceux qui osent se dresser contre l'arbitraire sont candidats au drame.Certes, la richesse accumulée par l'Etat a contribué à relever, ces deniers temps, le niveau de vie des Russes. L'ordre règne à Grozny, capitale de la Tchétchénie, rebâtie en hâte par l'homme fort de la république, Kadyrov, un ruffian notoire. Mais ce dont nous parle Anna Politkovskaïa, c'est d'une autre misère, celle de l'injustice et du mensonge: tout ce qu'elle abhorre et qui la pousse à agir.Le livre se referme sur un portrait d'Anna par son mari. Autre journaliste engagé, il décrit avec vigueur la relation d'un couple inhabituel: vivante, tumultueuse. Mais nourrie par la tendresse et une admiration sans mesure d'Alexandre pour cette femme qui répète: «Je suis une personne créative et libre.» Il ajoute: «Elle aime tout, avec la passion d'une jeune fille.»

Qu'ai-je fait?, Anna Politkovskaïa, Buchet-Chastel, 236 p.

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