Si le ton et la musique, en politique, migrent de plus en plus sur les réseaux sociaux, il y a pourtant certains débats qui semblent comme étouffés sous une chape de plomb. Comme si l’on pénétrait une zone contaminée, où un grand fond marin, et que seul l’usage d’une combinaison étanche ou d’un scaphandre permettait la survie.

Un dilemme qui a tout pour plaire

Ainsi du débat, dans le canton de Vaud, autour des dérogations que demandent deux conseillers d’Etat socialistes auprès de leur parti, afin de poursuivre leur travail politique. On parle ici de Pierre-Yves Maillard et d’Anne-Catherine Lyon. Et du psychodrame qu’est en train de vivre le parti socialiste qui doit, en congrès, statuer prochainement et prochainement dire s’il autorise, ou non, ses deux magistrats à se représenter.

Il y a dans ce dilemme, tout pour plaire: un parti qui s’évertue – c’est bien le verbe, où l’on insistera sur la racine «vertu» – à prévoir dans ces statuts un dispositif contraignant permettant à la relève d’espérer et aux anciens de ne pas «pédzer» éternellement aux manettes. Il y a un homme et une femme qui demandent d’y pouvoir déroger. Il y a l’appétit de pouvoir des «jeunes» générations qui trépignent au portillon. Il y a la comédie impitoyable du pouvoir et de sa conquête, qui n’est jamais aussi cruelle – et darwinienne – que lorsqu’il faut se débarrasser d’un maillon faible… Il y a les manœuvres, les coups bas, la mauvaise foi, la rancœur, les luttes de genre – eh oui, l’un est un mâle alpha aux allures tutélaires, l’autre une femme réputée peu communicative et encore moins expansive…

Les leaders hoquettent, sont pris d’aphasie

Las: sur les réseaux, les leaders hoquettent, sont pris d’aphasie, délivrent le service minimum, et chacun ne semble vouloir sortir qu’avec son scaphandre et sa combinaison étanche ou en mode ultra-confidentiel. Comme si un ukase était tombé du ciel, enjoignant à celles et ceux d’habitude si prompts à nourrir le débat sur Twitter ou sur Facebook, de disparaître de la conversation.

Normal, nous rétorqueront les observateurs: le parti socialiste n’a rien à gagner d’un débat à ciel ouvert de ses élites. Quant aux principaux électeurs concernés – en l’espèce, dans le cas d’Anne-Catherine Lyon, les enseignants – ils sont liés par le devoir de réserve et l’obligation, particulièrement sourcilleuse en pays de Vaud, de se taire concernant l’appréciation de leurs magistrats.

Pendant ce temps-là, à l’air libre

La remarque n’est pas dénuée de fondement, si nous devons en croire les réactions glanées à l’air libre sur Facebook, et qui, du milieu enseignant, n’émanent principalement… que de retraité(e) s de l’enseignement, à la dent particulièrement dure à l’endroit de l’école vaudoise et de sa capitaine. Des enseignants donc, certes, mais des retraités qui n’ont plus rien à craindre des foudres du département de Madame Lyon.
Ainsi cet ancien professeur de musique: «[…] Je dois à l’honnêteté de dire que je n’ai JAMAIS entendu, de la part d’enseignants ou d’enseignantes compétent(e) s et crédibles, le moindre argument en sa faveur, et j’ai vécu plusieurs réformes idiotes et bureaucratiques comme autant de pénibles abaissements de notre belle profession. Le problème de l’impéritie ne se pose pas en termes d’appartenance politique ou de «genre», mais en termes de compétences pédagogiques.»

Ou cette autre: «Si Madame Lyon a encore un tout petit peu de dignité, après les nombreux messages du terrain qui expriment leur mécontentement, elle devrait quitter la politique pour ouvrir un cabinet de consultation comme juriste… Hélas, le pouvoir rend sourd et fou!»

L’asphyxie tactique de la conversation

Pour le reste, on reste perplexe: faut-il saluer bien bas la performance du parti socialiste vaudois, qui a su si habilement canaliser le débat? Ou faut-il pleurer cette asphyxie tactique – si XXe siècle – de la conversation?


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