il était une fois

Les années Barroso ou l’Europe sans chef

Les dix années de José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne auront servi à montrer que la faiblesse de l’exécutif nuit à l’intérêt général de l’Union

Il était une fois

Les années Barroso ou l’Europe sans chef

Un commentateur portugais facétieux a comparé un jour le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, à une tortue perchée sur un poteau: «Qu’est-ce qu’elle fait là? Qui l’a mise là? Surtout qu’elle ne bouge pas!» Barroso descend cet été de son perchoir, laissant l’impression assez généralisée qu’il s’y est maintenu dix ans grâce à son aptitude à bouger le moins possible.

L’ancien premier ministre portugais a dû sa place à la Grande-Bretagne de Tony Blair, dans un temps où celle-ci pouvait encore mettre son veto au candidat de l’Allemagne et de la France. En 1994, John Major s’était opposé à la désignation du premier ministre belge Jean-Luc Dehaene pour remplacer Jacques Delors. Il lui avait préféré l’inoffensif Luxembourgeois Jacques Santer, lui-même suivi du discret Romano Prodi. C’était l’époque où la présidence de la Commission résultait d’une entente négociée au feeling entre les dirigeants des Etats membres.

En 2004, les choses avaient changé. Dix nouveaux membres de l’Europe centrale avaient adhéré et le Traité de Nice était entré en vigueur: il fallait désormais un vote formel du Conseil européen avec une majorité des deux tiers pour entériner une candidature à la présidence de la Commission. Deux noms étaient cités: celui du conservateur britannique Chris Patten, l’ancien gouverneur de Hongkong qui avait fait ses preuves comme responsable des affaires extérieures dans la Commission Prodi sortante, et celui du libéral flamand belge Guy Verhofstadt, soutenu par la France de Jacques Chirac et l’Allemagne de Gerhard Schröder. La Constitution européenne n’était pas encore signée mais elle stipulait que la désignation du chef de l’exécutif européen devait «tenir compte des élections». Remportées par les conservateurs, elles faisaient de Patten un candidat naturel, alors que Verhof­stadt appartenait au troisième groupe du Parlement.

2004 était une année politiquement échauffée. Tony Blair avait mis les forces britanniques au service de l’opération Bush en Irak. Il avait rallié les nouveaux membres de l’Union sous le drapeau américain, vantant cette «nouvelle Europe» capable de s’engager, à l’opposé de la «vieille Europe» confite dans sa prudence. Patten et Verhofstadt étaient les deux opposés à l’aventure irakienne. Tony Blair leur barrait donc la route. Gerhard Schröder et Jacques Chirac tentaient de rallier les petits Etats autour de Verhofstadt. En vain. Un nouveau nom avait paru calmer le jeu, celui de premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Junker. Sollicité, celui-ci avait décliné l’offre. Jacques Chirac avait refusé d’essayer Pascal Lamy.

Placée devant l’impossibilité de trouver une majorité qualifiée, la présidence irlandaise, qui achevait piteusement son semestre, décida de renoncer au vote. Le Traité de Nice, dont l’un des objectifs avait été de transformer le Conseil européen en un organe formel de décision collective, ne serait pas appliqué. On en reviendrait aux pratiques anciennes d’arrangements consensuels entre les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres.

C’est ainsi que le 29 juin 2004, ceux-ci s’entendirent sur un nom sorti tout frais du chapeau de Tony Blair: José Manuel Durao Barroso. Il était premier ministre du Portugal depuis 2002. Il avait organisé aux Açores, le 16 mars 2003, la réunion au cours de laquelle George W. Bush, Tony Blair, José Maria Aznar et lui-même avaient pris «la décision solennelle d’aider le peuple irakien à créer un nouvel Irak en paix avec lui-même et avec ses voisins» au cas où Saddam Hussein refuserait de coopérer avec l’ONU.

En plus d’être conservateur et de refléter à ce titre le résultat des élections, Barroso était l’homme de la «nouvelle Europe». La vieille Europe, qui le connaissait à peine et qui était en train de mesurer les conséquences pratiques de l’élargissement, n’eut pas d’argument contre lui. Le Parlement non plus, qui ratifia sa nomination en juillet. Restait à former l’équipe des commissaires. Ce fut un drame de 155 jours qui mit en lumière la faiblesse et l’inexpérience de Barroso dans la mécanique sophistiquée des institutions européennes, l’absence de responsabilité de la présidence néerlandaise et l’ambition renouvelée du Parlement d’accroître son rôle face aux gouvernements.

Contrairement au président, qui siège au Conseil européen comme référence parlementaire de la Commission, les membres de l’exécutif communautaire ne sont que de hauts fonctionnaires délégués par les gouvernements. Lorsque Silvio Berlusconi envoya Rocco Buttiglione, promis au commissariat pour la justice et les libertés, le Parlement, pourtant, protesta: ce défenseur des femmes au foyer et contempteur de l’homosexualité lui paraissait inapte au service des libertés européennes. Il exigea son retrait. Berlusconi ne l’envisagea qu’en échange du retrait d’autres commissaires controversés. Fin octobre, Barroso n’avait toujours pas de Commission. Du jamais vu. Ce n’est que le 29 octobre 2004, à Rome, dans les coulisses des cérémonies de signature de la Constitution européenne, que Berlusconi céda. Deux jours avant la date butoir du 1er novembre, qui l’aurait déclaré failli, Barroso était sauvé. Il le fut encore en 2009, en pleine crise financière, parce que les gouvernements avaient autre chose à faire que de trouver un remplaçant à quelqu’un qui ne les dérangeait pas. La tortue pouvait rester sur son poteau. La «nouvelle Europe» a disparu de la photo. En 2014, le Parlement exige une Commission unie, présente et forte car les dix années de José Manuel Barroso ont servi à montrer que la faiblesse de l’exécutif nuit à l’intérêt général de l’Union. La Grande-Bretagne ne peut plus s’interposer: sa politique européenne s’est spectaculairement effondrée.

Publicité