Il était une fois

Les années heureuses

De quoi les lecteurs d’aujourd’hui ont-ils besoin? La crise de la presse tient sans doute à l’absence de réponse. Le besoin d’information est couvert, sur-couvert même. Le besoin de comprendre ne l’est pas mais il est très cher à satisfaire

En 1985, Le Nouvel Observateur allait mal. Les lecteurs désertaient, les uns parce que le journal était trop proche de la gauche au pouvoir, les autres parce qu’il ne l’était pas assez. La publicité s’en allait vers des titres moins prudes. Son PDG, Claude Perdriel, qui venait de perdre Le Matin de Paris suite aux manœuvres hostiles de l’Elysée, devait maintenant renflouer l’hebdomadaire dirigé par Jean Daniel et, pour ce faire, le rajeunir. Il demandait un audit à deux hommes d’affaires, Jean Peyrelevade, le président de la banque Suez, et Alain Minc, directeur financier de Saint-Gobain. Leurs conclusions étaient draconiennes: vous devez licencier quarante-cinq journalistes, embaucher vingt jeunes plus dynamiques et moins chers, diminuer la pagination, diminuer les dépenses de marketing, rétablir l’équilibre, en un mot, faire des économies. Entendant cela, les membres du conseil d’administration du journal en restaient terrassés. Jean Daniel réfutait, argumentait. Claude Perdriel ne disait rien.

Face à la crise, augmenter les dépenses

A la fin, sortant de son silence, il déclarait: «Parfait. Je vais embaucher. Augmenter la pagination, passer à la quadrichromie et accroître les dépenses de marketing. Oui, je vais augmenter les dépenses. Face à une crise, si l’on se contente d’économiser, on s’enfonce.» Le Nouvel Observateur durerait encore vingt-cinq ans, avant que Perdriel le revende au Monde pour six millions d’euros.

L’épisode est raconté par Marie-Dominique Lelièvre dans un portrait de l’industriel devenu patron de presse par amour des journaux et des journalistes. Elle a intitulé son livre Sans oublier d’être heureux (Stock) parce que les desseins de Perdriel ont toujours à voir avec le bonheur. Je lis cette aventure avec amertume tandis que des licenciements s’annoncent dans les rédactions romandes, que la pagination des journaux diminue en même temps que les dépenses de marketing. Il n’y a pas d’autres plans.

Les années du «Matin de Paris»

Je lis avec nostalgie parce que j’ai vécu ces cinq années heureuses du Matin de Paris qui inventaient une presse moderne et décoiffante. Un entrepreneur, concepteur d’installations sanitaires, consacrait ses bénéfices à la création d’un quotidien pour secouer le statu quo français. Il y engloutirait sa fortune. La referait grâce au Minitel rose, à un Nouvel Observateur relooké façon news magazine et, parallèlement, grâce à de nouvelles machines de toilettes, broyeurs, pompes, salles de bains, climatisation, développées malgré et contre la concurrence chinoise. «J’ai un secret. J’aime les gens. Je sais discerner de quoi ils ont besoin. Et je sais leur vendre.» Sa dernière idée est une installation qui permet de remplacer en un jour une baignoire infranchissable par les personnes âgées en une douche simple et pratique pour elles. Le succès est à l’égal des numéros du Nouvel Obs sur la fortune des Français ou les impôts des riches. Les lecteurs achetaient, un besoin était satisfait.

De quoi, aujourd’hui, les lecteurs ont-ils besoin?

De quoi les lecteurs d’aujourd’hui ont-ils besoin? La crise de la presse tient sans doute à l’absence de réponse. Le besoin d’information est couvert, sur-couvert même. Le besoin de comprendre ne l’est pas mais il est très cher à satisfaire et «les lecteurs» n’ont pas tous envie de comprendre la même chose. L’éclatement des familles politiques et culturelles est si avancé qu’un titre, quel que soit son support technique, ne peut en rassembler que des débris, bien insuffisants à consolider un budget. Le monde de Perdriel n’existe plus.

L’increvable appétit d’innovation

Mais ce qui survit, et que Marie-Dominique Lelièvre rappelle opportunément par son livre, c’est l’increvable appétit d’innovation, la pulsion de servir logée au cœur des sociétés chez certains individus qui trouvent le moyen de les exprimer pour les autres. Il y aura de nouvelles idées pour communiquer du sens, des gens pour les attraper au vol et dire, comme Perdriel, allons-y, fonçons. Les idées cependant, contrairement aux haricots, mettent plus d’une saison à mûrir.

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