Mais qui conseille Emmanuel Macron? Sur le plan politique déjà, l’idée de sillonner une semaine durant les départements de l’est et du nord de la France, avec force battage médiatique et une cohorte de journalistes français et étrangers dans ses valises, pouvait prêter à interrogation. Charleville-Mézières dans les Ardennes, où le Conseil des ministres français s’est délocalisé mercredi, n’est après tout qu’à 230 kilomètres de Paris. Un aller-retour, dîner compris, eût été possible. Plusieurs allers-retours aussi. Fallait-il donc que le président, pour bien signifier son attention aux «territoires», dorme dans les préfectures et déplace sa caravane au gré de ces régions sinistrées? Une telle mise en scène provinciale ne frôle-t-elle pas la caricature pour un chef de l’Etat perçu comme le représentant d’élites urbaines pour qui la France profonde est surtout un théâtre?

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La réponse à cette question s’est compliquée lorsque le mélange des genres s’est peu à peu installé devant les caméras. Jusque-là, la visite aux champs de bataille de la Première Guerre mondiale, cent ans après l’armistice du 11 novembre 1918, semblait devoir primer pour aboutir ce jeudi sur la plaine de Rethondes – là où fut signée la paix, dans le fameux wagon – par une rencontre avec Angela Merkel. Rien à dire sur le plan mémoriel, avant le grand sommet qui réunira dimanche à Paris des dizaines de chefs d’Etat ou de gouvernement, dont Donald Trump, Vladimir Poutine et… le président de la Confédération Alain Berset. Mais voilà que ce plan bien ordonné s’est soudain brouillé. Autour d’une comparaison qu’affectionne Emmanuel Macron: celle de l’époque actuelle avec les années trente. Référence lestée d’une polémique autour de la mémoire du maréchal Pétain…

Rien de tel aujourd'hui

Dans un entretien accordé à Ouest-France, ce président français si tourné vers l’avenir a brandi son refrain favori à sept mois des élections européennes du 26 mai 2019: la peur. Les populismes aujourd’hui fermement installés au pouvoir en Hongrie, en Pologne ou en Italie? Une «lèpre nationaliste». Le doute qui mine nos démocraties européennes? «On voit méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l’Europe de l’après-Première Guerre mondiale à la crise de 1929», a-t-il expliqué. Le risque que court l’Union européenne? «Celui d’être démembrée et bousculée par des puissances extérieures. Et donc de perdre sa souveraineté.» Le message est limpide. La France court, en 2018, le danger d’être, comme l’Italie, submergée par une vague qui la ramènerait aux années sombres d’où sortirent le fascisme, le nazisme et la Seconde Guerre mondiale. Vrai? Convaincant? Utile? A ces trois questions, la réponse est non.

La comparaison macronienne, d’abord, n’est pas justifiée. La crise de 1929 avait disloqué les sociétés occidentales. Le traumatisme de la Grande Guerre hantait les anciens combattants et toutes les familles dont les pères ou les fils n’étaient jamais revenus des tranchées. L’Europe de l’entre-deux-guerres était à la fois blessée, orpheline et convalescente. Les vétérans des tranchées étaient auréolés de gloire et – souvent – emplis de rage. L’octogénaire Philippe Pétain en était l’archétype. Sa gloire était celle de Verdun. Or rien de tel aujourd’hui. La crise actuelle est plus une accumulation de désillusions démocratiques qu’un tsunami de demandes de revanche, attisé par l’inéquitable paix de Versailles.

Le manque d'alliés

La référence à l’entre-deux-guerres n’est pas non plus convaincante. Car si les démocraties européennes ont besoin d’un rempart pour se protéger de la submersion nationaliste, rien ne dit qu’Emmanuel Macron et son toujours frêle mouvement En marche offrent la bonne réponse. En dehors de la France, le chef de l’Etat n’a jusque-là pas fait tant d’émules. Sa volonté réformatrice s’est vite enlisée, même s’il la réaffirme sans cesse. Sa capacité à défier les Salvini, Orban et Kaczynski reste à prouver dans les urnes. Macron, pour l’heure, manque terriblement d’alliés. Sa stature reste celle du «disrupteur», pas celle du protecteur.

Venons-en à l’utilité du propos historique alarmiste. Certes, Emmanuel Macron signifie, par une telle comparaison, qu’il n’ignore pas le passé et qu’il sait l’affronter. Son évocation franche du maréchal Philippe Pétain – le vainqueur de Verdun devenu le président du régime fantoche et antisémite de Vichy , qui devait être associé aux cérémonies de commémoration des maréchaux de la Grande Guerre – revêt même un certain panache, preuve de la volonté présidentielle de tourner avec honnêteté l'une des pages les plus sombres de l’histoire de France. Mais pourquoi s’engluer ainsi dans la mémoire alors que le Forum de la paix de Paris, les 12 et 13 novembre, entend à juste titre explorer les solutions d’avenir pour préserver la paix? Le pire de Pétain fut le pétainisme: c’est-à-dire le repli collaborationniste pour ne pas affronter l’avenir. C’est ce combat contre le défaitisme, offensif et prospectif, qu’Emmanuel Macron doit continuer de porter. En désignant clairement ses adversaires. Sans se tromper d’époque.