Lorsque je fais mes courses, je sais désormais d’où viennent les produits que j’achète. Cette pomme a poussé en Valais, ce melon en Provence. Et ce t-shirt? Fabriqué au Vietnam, ce qui me cause une certaine culpabilité. Mais si mon bébé souffre d’une otite, je lui administre l’amoxicilline prescrite par le médecin, sans connaître sa provenance.

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Pourtant, l’information eût été utile: celle-ci est issue en grande majorité d’usines en Chine et en Inde, qui polluent l’environnement avec leurs rejets toxiques. Un problème pour la population locale, certes. Mais dans un monde globalisé, il peut revenir vers moi comme un boomerang. Car les antibiotiques déversés dans les eaux de la «Pharma Valley», à Hyderabad, augmentent le nombre et la puissance des bactéries résistantes.

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Ces dernières voyagent en même temps que les touristes. Et accentuent le problème déjà décrit par l’Organisation mondiale de la santé comme une menace pour la santé mondiale. Des études affirment que, dans vingt-cinq ans, les «superbactéries» pourraient tuer 10 millions de personnes par an dans le monde, soit plus que le cancer. En Suisse, des milliers de gens en sont victimes chaque année, et en meurent parfois.

Durant notre enquête, qui a duré près d’une année, nous avons suivi le chemin des antibiotiques, de la Suisse à l’Inde, et constaté les ravages de l’antibiorésistance. Celle-ci a plusieurs causes: d’abord le recours abusif à ces médicaments chez les humains et dans les élevages, mais aussi leur rejet dans les eaux. Plus celles-ci sont chargées d’antibiotiques, plus les bactéries mutent et se transforment en véritables petits monstres.

Contre ce fléau, il n’existe aucun vaccin: les antibiotiques sont les seuls à pouvoir agir. Or ceux-ci sont de moins en moins efficaces. Les entreprises pharmaceutiques ont-elles mis les bouchées doubles pour découvrir une nouvelle molécule miracle, qui remplacera la vieillissante pénicilline? Au contraire: la plupart ont cessé leurs activités de recherche dans le domaine, bien moins lucratif que d’autres. Et laissé la main aux Etats et aux institutions publiques, qui disposent cependant de moyens limités, d’autant qu’elles coopèrent très peu.

Le marché des antibiotiques subit la même délocalisation que celui du textile. Les risques, eux, sont immenses. D’abord parce que nous décidons de mettre notre santé dans les mains des usines chinoises et indiennes. Ensuite parce que ces dernières, par leurs rejets toxiques, accentuent le problème contre lequel nous voulons lutter. Un premier pas serait d’améliorer la transparence dans la filière: demander des comptes aux pharmas sur les méthodes de leurs fournisseurs et la provenance de leurs antibiotiques. Comme pour les pommes, ou les melons.