Editorial

Anticiper ou subir

Les uns parlent de précipité, les autres d’alignement des astres. Quelle que soit la métaphore choisie, le constat est le même: la lutte contre la planification fiscale agressive des multinationales est devenue une priorité pour les grands Etats de la planète. Parfois schizophrènes, puisqu’ils dénoncent une situation à laquelle ils contribuent largement, souvent aux abois, puisque leurs finances publiques sont au plus mal, unanimement sous pression de leur opinion publique, les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, la France et les grands pays émergents sont déterminés à revoir en profondeur les règles de la fiscalité internationale des entreprises. Pour en finir avec les schémas complexes qui permettent à certains géants de ne payer que 5% d’impôt sur les bénéfices, là où les sociétés domestiques s’acquittent du quintuple, voire plus. Les Etats du G20 ont confié à l’OCDE la tâche de préparer un plan d’action. Nécessairement global, il sera présenté vendredi à Moscou, lors de la réunion des ministres des Finances du groupe. Or, pour la première fois, la Suisse est conviée à cette réunion du «G20 Finance Track» et à celles qui vont suivre. Une coïncidence qui a tout d’une aubaine. Cette fois, la Suisse a son destin en main. Le chantier qui s’annonce ne fait que s’ouvrir et la Suisse a tout à gagner à sortir de sa réserve pour jouer pleinement sa carte. Bien sûr, les grandes puissances auront avant tout leurs propres intérêts en tête quand il s’agira d’imaginer les réformes nécessaires. Bien sûr, certains pays sont plus visés que d’autres, et la Suisse en fait partie. Bien sûr, elle devra être attentive à ce que les règles en gestation soient in fine les mêmes pour tous. Et bien sûr, la Suisse, petite économie ouverte, a le droit de défendre les bienfaits de la concurrence fiscale. Mais quel meilleur moyen de faire valoir ces arguments que de participer activement à la redéfinition des règles? Avec un taux d’imposition des sociétés particulièrement bas, une florissante industrie du conseil fiscal et des autorités cantonales souvent promptes à avaliser les montages les plus audacieux, la Suisse est placée devant un choix simple: anticiper ou subir. Il ne s’agit pas ici de morale ou d’éthique, notions largement galvaudées. Mais bien d’un principe de réalité: c’est en dînant à la table des nations que la Suisse identifiera, peut-être, ses alliés et retrouvera – qui sait? – l’influence qui lui fait défaut.