Israël et la Palestine n’ont de cesse de donner à entendre et voir, depuis de nombreuses années, un désespérant théâtre de la cruauté. Je ne parlerai du conflit entre ces deux peuples aux fortes composantes religieuses, mais d’un fait aux résonances multiples: le dédain vengeur envers la dépouille d’un corps.

Refuser la sépulture du cadavre de l’ennemi est un sacrilège.

Cela a eu lieu récemment, non dans la céleste ville sainte, mais sur le territoire ensanglanté de Jérusalem. La police refusa de rendre aux siens le cadavre d’un jeune Palestinien qu’elle exécuta, après qu’il eut lancé sa voiture contre un arrêt du tram en tuant deux personnes.

Refuser la sépulture du cadavre de l’ennemi est un sacrilège. Quelle que soit la cité ou l’homme qui en est le chef, quel que soit le pays que l’on défend, il en va du caractère sacré de l’inhumation des morts depuis l’aube de l’humanité.

Au vrai, nombre d’inhumains ne s’inquiètent guère de cette ignominie. Tuer leur adversaire, voire le castrer moralement, est leur dessein, offensif et vengeur. Le salut présumé de soi et ses frères sont à ce prix, croit-on, tant pour les Israéliens que pour les Palestiniens, sans que soit envisagé, fût-ce un instant, l’héritage funeste, psychiquement traumatique, qui est légué aux générations futures.

Penchons-nous sur cette donne en ayant à l’esprit «Antigone», la tragédie sophocléenne, son sens de l’injustice et la réponse qu’elle livre.

Le salut auquel l’individu aspire, qu’est-ce donc? La plupart du temps, il le conçoit pour être libéré de l’angoisse qui le terrifie – une menace punitive, voire mortelle, consécutive à ses fautes et au désir de remédier à ses manques. Maints affects du sentiment de culpabilité lui font projeter une délivrance, que ce soit, par exemple, les karmas bouddhiques, la résurrection christique ou l’espérance messianique.

Paul admet que le «Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi», mais aussi que par la loi le péché a pris corps. Non moins, il affirme que là où la loi n’est point, il n’y a pas de transgression. Selon lui, il y a d’abord la morale du cœur et de la raison chères aux sophistes, Socrate en tête; précisément celle de l’amour fraternel qu’Antigone défend face à Créon, le tyran qui lui refuse la digne sépulture de la dépouille de son frère Polynice, et la condamne.

«Je ne suis pas venue pour m’associer à la haine mais pour aimer», répond-elle au roi de Thèbes. Plutôt que d’obéir à l’autorité du despote et de désobéir à sa meilleure nature, Antigone consent au sacrifice d’elle-même. Jusqu’au bout, elle brave la cécité du souverain. Plutôt que de s’incliner devant l’injustice, elle préfère la mort. «Je n’ai pas un courage moindre que celui de cette jeune fille», dira Socrate à l’heure de la sentence létale que les magistrats athéniens prononcent à son encontre.

La psychonévrose de l’homme moderne est parvenue à un degré si avancé d’aveuglement que l’on peut craindre le pire, ni plus ni moins.

La généreuse enfant paye du prix de son corps pour ne céder en rien sur son désir. Elle brave jusqu’au bout la loi tyrannique, la perverse, en accord avec l’intelligence du cœur qui, à ses yeux, est le meilleur des choix. Pour cette jeune femme à l’esprit ardent, il n’est pas question de se soumettre à un pouvoir qui dicte le massacre des corps et des idées, et utilise le cadavre à des fins sordides.

En nous plongeant dans les processus inconscients d’aujourd’hui, une réalité tout aussi tragique, morbide, vient en avant sur plusieurs plans. En effet, la psychonévrose de l’homme moderne est parvenue à un degré si avancé d’aveuglement que l’on peut craindre le pire, ni plus ni moins, comme pour Antigone.

Dans tout système patriarcal, et en un certain sens jusqu’à nous, désobéir à la loi, mieux, à la force contraignante du surmoi, qu’il soit laïque, religieux ou politique, c’est être mis en péril par l’autre ou son suppôt: l’autorité sans visage; c’est être coupable face à plus fort que soi qui contraint à la soumission, à l’esclavagisme moral, loin de l’authentique liberté démocratique.

Il n’est de cure qui n’apporte implicitement la preuve des méfaits de cette aliénation. Faut-il le rappeler? La culpabilité engendre l’obéissance infantile, puis celle de l’adulte, et suscite en chacun le besoin de punition: se faire mal ou faire mal. Masochisme dira-t-on, sadomasochisme noir, ajouterai-je. La castration ignorée a la partie belle.

Ils sont nombreux les défenseurs de la culpabilité, les légalistes à la solde de la culture de la pulsion de mort, qui attribuent à celle-ci un rôle structurant moyennant le sacrifice. Ce fait est flagrant dans une société belliqueuse, à la jouissance cruelle, qui contraint les individus à marcher au pas. Il l’est dans l’attitude qui fait de la pulsion de mort le contraire de l’amour de la vie.

«Comment se fait-il qu’il ne soit déclaré nulle part que les lois peuvent être cruelles, et de surcroît facilement dans l’erreur, si elles dénient l’inconscient et les lois du cœur?» Telle est la question, en rien anodine, à laquelle les politiques et les religieux de tous bords auraient à répondre, si tant est qu’ils contestent la scélératesse du théâtre de la cruauté.

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