La vie à 25 ans

Pas si antisociaux, les transports publics à l’ère 4.0

OPINION. On entend régulièrement que les smartphones et autres technologies empêchent les échanges entre voyageurs. Une vision légèrement catastrophiste à nuancer, argumente notre chroniqueuse

«C’est terrible, cette époque. Il n’y a qu’à voir dans le train: les gens ont constamment le nez dans leurs écrans!» Ah, la complainte des transports publics à l’ère numérique. Combien de fois nous l’a-t-on rabâchée, avec un air légèrement suffisant? Les écouteurs sans fil dans les oreilles, le manque de politesse, la prolifération des tablettes… comme si ces moments passés à penduler cristallisaient tous les maux de notre société 4.0.

Pour ma part, ce n’était pas plus tard que le mois dernier, au retour d’une soirée dans une rame de métro à moitié vide, lumière blafarde en prime. Je pianote sur mon téléphone. Un passager me lance des coups d’œil insistants et, lorsque je lui souris poliment, il me lâche: «C’est dommage hein, plus personne ne se parle.» Tout à coup, je me sens mal. C’est vrai ça, suis-je devenue un être asocial? Spécimen emblématique d’une génération incapable d’échanger autre chose que des émojis?

Alors j’engage la conversation. Mon voisin de strapontin, fort sympathique au demeurant, me raconte son travail de cuisinier chez un traiteur indien – soudaine envie de naan au fromage, tiens. Jusqu’au petit jingle des TL qui annonce son arrêt, et nos au revoir précipités.

Génération multitâche

Ravie, j’emporte avec moi une nouvelle recette de butter chicken, mais surtout la satisfaction d’avoir prouvé à mon compagnon de voyage qu’il se trompait: non, les utilisateurs de smartphone en transit ne sont pas tous des attardés égocentriques, qui se coupent du monde en permanence. Personnellement, c’est justement pour éviter de me connecter à tout bout de champ le reste de la journée, quand je suis occupée ou accompagnée, que je le fais au moment de penduler. C’est dans ces minutes de latence que je réponds à un e-mail, que je lis les nouvelles, que je vérifie un horaire. Histoire de rentabiliser, vous voyez?

Et qu’on se le dise: les membres de la génération Y, hommes compris, savent faire plus d’une chose à la fois. On peut ouvrir une story en esquissant un sourire, lancer WhatsApp en même temps qu’un regard, écouter un podcast d’une oreille en laissant traîner la deuxième. Cessons le catastrophisme. En 2018, les moments de complicité spontanés dans le train existent toujours, pour ceux qui veulent bien les saisir.

Marre de ces vidéos moralisantes qui tournent sur les réseaux, geignant qu’à force de fixer son écran, on irait jusqu’à rater l’homme ou la femme de sa vie qui nous passerait sous le nez. Croyez-moi: si mon âme sœur se tenait sagement sur la banquette d’en face, j’aurais déjà fourré mon portable au fond de mon sac.

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