Opinion

«Antispéciste», le plaidoyer d'Aymeric Caron, passé à la moulinette des philosophes

Deux jeunes chercheurs expliquent pourquoi «Antispéciste», le dernier livre d'Aymeric Caron, n'est pas vraiment antispéciste

Les spécistes accordent beaucoup plus d’importance aux intérêts des humains qu’aux intérêts des animaux. Dans l’autre camp et comme le suggère l’étymologie, les «antispécistes» considèrent que cette discrimination est injuste et militent par conséquent pour son abolition.

Depuis un quart de siècle, on en trouve même en France, puisque la revue lyonnaise des Cahiers antispécistes fête cette année ses 25 ans. Et le phénomène prend inexorablement de l’ampleur. En témoigne le pavé d’Aymeric Caron, Antispéciste, paru ce printemps aux éditions Don Quichotte. Un livre qui aurait pu s’intituler aussi bien «Antispécistes», avec un «s». Une chose est sûre: Antispéciste a ceci de singulier que, du fait de la célébrité de son auteur, il invite l’antispécisme dans le débat public. Dans l’ensemble élogieuses, les recensions dont il a jusqu’ici fait l’objet laissent présager des retombées positives pour les animaux, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir.

C’est quand Caron improvise que le bât blesse

D’emblée, soyons clairs: il y a dans cet ouvrage des choses que nous avons aimées. Caron y fait notamment un excellent travail de vulgarisation scientifique lorsqu’il présente les connaissances accumulées en biologie évolutionniste, en génétique et en éthologie. Un travail essentiel, étant donné l’ignorance crasse qui règne en la matière.

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Bien sûr, il n’est pas mauvais journaliste non plus: qu’il s’agisse des conditions d’élevage ou de l’influence des lobbies de l’exploitation animale, il sait manifestement de quoi il parle. Nous avons même apprécié son traitement de certains incontournables de l’éthique animale, tels que l’argument dit des «cas marginaux», qu’on ne répétera jamais assez: certains animaux ayant des capacités cognitives supérieures à celles de certains humains, on ne saurait justifier le spécisme en arguant que les bêtes sont bêtes. Mais voilà… Tous les arguments antispécistes ne sont pas bons. Et c’est quand Caron improvise que le bât blesse. Exemples.

Les êtres vivants partagent les mêmes types d’atomes, pas les mêmes atomes

Tous les êtres vivants sont constitués des mêmes atomes, ce qui démontre selon lui «l’unité essentielle de toutes les formes de vivant sur Terre.» Conclusion: «Lorsque l’homme méprise une forme de vivant qui lui est extérieure, il s’attaque donc en réalité à une partie de lui-même» (p. 48). Cette malencontreuse inférence joue clairement sur l’ambiguïté du terme «unité»: l’unité des êtres vivants consiste en ce qu’ils sont constitués du même type d’atomes, pas des mêmes atomes stricto sensu. Tel atome d’hydrogène qui fait partie de votre corps est absent par exemple, de celui de Maître Gims, le rappeur français. Vous pouvez donc mépriser l’histrion sans vous attaquer à une partie de vous-même.

Où il est question du hasard de l’incarnation

Un autre argument recruté par Caron contre le spécisme repose sur sa théorie du «hasard de l’incarnation». Selon cette théorie, chacun d’entre nous aurait pu s’incarner dans un autre corps, humain ou non. Comme il aime les chiffres, l’auteur ajoute que «nous avions une chance sur 200 millions de nous incarner en humain plutôt qu’en coccinelle ou en moustique» (p. 81). S’il refuse de manger un animal, conclut-il, c’est parce qu’il aurait pu être cet animal. Malheureusement, la théorie du hasard de l’incarnation est assez invraisemblable: elle suppose un dualisme pour le moins démodé. Qui croit encore que des âmes immatérielles flottent dans l’air avant de s’incarner dans des corps au gré du hasard le plus pur? On pourrait s’étonner de trouver de telles élucubrations sous une plume qui se veut par ailleurs rationnelle et scientifiquement informée. L’explication est simple: Caron prend un peu trop à la lettre les «enseignements de la sagesse asiatique».

La communauté scientifique: pas plus favorable aux animaux que le commun des mortels!

A l’inverse, on lui reprochera une trop grande foi en l’influence de la science. Pour lui, tout se passe comme si le spécisme procédait de l’adhésion à une métaphysique datée selon laquelle l’homme a été placé au sommet de la création par un dieu à son image, et du déni obscurantiste des avancées de la science. Il est d’ailleurs tellement convaincu de cette explication qu’il en accepte volontiers les implications les plus aberrantes. Ainsi, les scientifiques s’accorderaient à dire que les animaux ont un droit à la vie (p. 240) et il serait impossible d’être à la fois spéciste et authentiquement athée, les spécistes qui se déclarent athées ne l’étant en fait pas (p. 173). La religion fait souvent office de caution morale de l’exploitation des animaux, c’est indéniable. Pour autant, la communauté scientifique ne semble pas plus favorable aux animaux que le commun des mortels. Faut-il alors comprendre que tous ces spécistes en blouse blanche ont tort de croire qu’ils font de la science?

Ce que disent vraiment les antispécistes

Antispéciste commet une autre erreur: associer l’antispécisme à des thèses discutables. Pour rappel, les antispécistes affirment que l’appartenance d’espèce est dénuée de pertinence morale: il est injuste d’accorder plus ou moins de considération aux intérêts d’un individu en fonction de l’espèce à laquelle il appartient. Au contraire, l’importance qu’il convient d’accorder aux intérêts d’un être dépend exclusivement de l’importance que ces intérêts ont effectivement: si le cochon gagne plus à ne pas être égorgé que vous à manger sa chair, il faut en tenir compte.

Les antispécistes ne disent pas que toutes les vies ont la même valeur. La valeur d’une vie dépend selon eux de l’intérêt à vivre de l’individu dont elle est la vie, qui dépend à son tour des facultés mentales de ce dernier.

Aymeric Caron en difficulté avec l’avortement et l’euthanasie

Caron considère au contraire que tous les êtres vivants ont un intérêt égal à vivre (p. 168), ce qui le met en difficulté quand il s’agit de justifier des pratiques telles que l’euthanasie et l’avortement. S’agissant de l’euthanasie, il permet une exception lorsque la vie «est définitivement empêchée de s’épanouir et de profiter d’elle-même, ce qui engendre soit une souffrance soit une inutilité» (p. 171). L’ennui est que cela fait dépendre l’intérêt à vivre de la qualité de la vie. Sachant qu’il y a virtuellement autant de qualités de vie qu’il y a de vies, l’exception devient la règle: tous les êtres vivants n’ont pas un intérêt égal à vivre. Concernant l’avortement, il prétend que «le respect de la vie concerne celle qui est là, pas celle qui pourrait être» (p. 171). Croit-il vraiment que l’embryon et le fœtus ne sont pas encore vivants? Mystère et boule de gomme.

Et les carottes et autres végétaux?

Une fois son éthique fondée sur le respect de la vie, Caron peine aussi à justifier la consommation de ces carottes et autres végétaux dont le cri rapporté nous rappelle trop souvent qu’eux aussi sont vivants. Après s’être un peu débattu, il s’en sort par la petite porte, en concédant que le sort des plantes importe moins que celui des animaux parce qu’elles ne ressentent rien. Ce faisant, il admet néanmoins que ce n’est pas tant la vie qui compte que le bien-être. Une incohérence parmi d’autres, qui font d’Antispéciste un essai assez confus.

Que viennent faire le capitalisme et l’écologie dans le livre?

Une partie conséquente de l’ouvrage est consacrée à la critique du capitalisme, où l’on apprend que l’argent ne fait pas le bonheur et que la société de consommation est le Mal. L’antispécisme n’est toutefois pas spécialement de gauche, précise Caron. Contrairement à l’écologie, dont il est alors permis de se demander ce qu’elle vient faire dans un livre consacré à l’antispécisme. Caron le dit lui-même: l’antispécisme est une théorie en éthique animale. Il porte sur les obligations que nous avons à l’égard des animaux conçus comme des individus.

Avons-nous des devoirs moraux envers la nature elle-même?

L’écologie s’intéresse, quant à elle, à la manière dont nous interagissons avec notre environnement. Dans sa version superficielle, elle envisage ce dernier comme une ressource qu’il convient d’exploiter raisonnablement, afin de ne pas contrevenir à nos intérêts à long terme. Dans sa version profonde, dont Caron se fait ici le porte-parole, elle considère que nous avons des devoirs moraux envers la «Nature», que les espèces, les écosystèmes et la Terre ont des droits. Cette idée est en contradiction totale avec la tradition antispéciste qui, conformément au consensus philosophique, nie que ces entités aient des intérêts et, partant, des droits.

Certaines envolées de Caron difficiles à prendre au sérieux

Pour ne rien gâcher, Caron hérite de quelques usages typiques de l’écologie profonde, comme l’anthropomorphisation de la nature. Dans une envolée assez représentative, il déclare ainsi que «la terre n’appartient pas qu’aux hommes, ni même d’ailleurs à tous les êtres vivants qui la peuplent. Elle n’appartient qu’à elle-même. Elle est la Mère, et toutes les espèces lui appartiennent» (402). Dans la même veine, Caron nous explique que «le mouvement est ce qui caractérise la vie» (p. 13). Fort du constat que «l’Everest bouge de plusieurs centimètres par an» (p. 16), il conclut naturellement que la Terre est vivante. L’antispécisme mérite décidément mieux que ces formules toutes faites qu’il n’est pas facile de prendre au sérieux.

Comme essai, «Antispéciste» se situe au-dessus du lot

Entendons-nous bien: mesuré à l’aune de ce qui se publie sur le sujet en termes d’essais, Antispéciste est largement au-dessus du lot – pensez à la navrante Apologie du carnivore de Dominique Lestel, par exemple. Agréable à lire et plutôt bien documenté, il serait injuste de ne dire que du mal du livre de Caron. Mais ce dernier s’impose des standards nettement plus élevés: sur quelques pages bien senties, il pourfend l’intellectuel public lambda, qui parle de tout sans rien savoir, et invite les médias à faire plus de place aux scientifiques et aux philosophes compétents.

Dans cette perspective, on ne peut que regretter qu’il n’ait pas fait relire son ouvrage à de tels experts, ce qui nous aurait épargné les confusions susmentionnées. Et des erreurs plus pardonnables, comme quand il appelle le naturaliste Linné «la naturaliste Linée».


Florian Cova, chercheur post-doctoral en philosophie, Université de Genève

François Jaquet, chercheur post-doctoral en philosophie, Université de Genève

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