Opinions

Apartheid, crime contre l'humanité. Par Jean-Philippe Ceppi

Quand les vagues auront passé et que la tempête sera calmée, la cacophonie qui a entouré la remise au président Mandela du rapport final de la Commission Vérité et Réconciliation (TRC) sera vite oubliée. Ce qui restera de ces 3500 pages de récits de douleur, ce sera la preuve incontestable de ce que cette nation a traversé. Et ce qui demeurera, espérons-le, ce seront les «deux simples mots» lâchés par Nelson Mandela, comme un testament tant de fois répété dans l'Histoire: «Plus jamais!»

L'exercice d'introspection menée par l'Afrique du Sud, unique dans l'histoire des nations, est ainsi terminé. L'exposition de la vérité, qui était la première ambition de Nelson Mandela lorsqu'il mit sur pied la TRC, fait l'objet bien sûr de déchirements. Parce la vérité n'est jamais absolue, parce que toute vérité n'est pas bonne à dire. L'ANC, à qui le pays doit l'écroulement de l'apartheid, s'offusque de ce que l'on reconnaisse à la fois la nature du régime criminel de l'apartheid, et que l'on reproche aux ex-«combattants de la liberté» leurs multiples exactions. Le parti au pouvoir, qui avait applaudi des deux mains la mise sur pied de la Commission, se déchire aujourd'hui autour de ses conclusions. Tout le monde, pourtant, en prend pour son grade à la sortie du confessionnal de l'archevêque Desmond Tutu.

L'essentiel est ailleurs. Elle est dans la conclusion de la Commission, soutenue par une irréfutable démonstration: «L'apartheid est un crime contre l'humanité.» Et c'est autour de cette vérité, de ce dénominateur commun accepté par la majorité des Sud-Africains, que le pacte fondateur de la nouvelle Afrique du Sud doit s'écrire. La réconciliation, deuxième étape du long chemin vers la paix retrouvée, est encore à faire. Elle passe par la condamnation des criminels, par la justice pour tous, économique en particulier. On veut espérer que la partie la plus ardue du parcours est achevée et que la force fantastique des Sud-Africains dans l'épreuve les conduisent à bon port .

Et nous les Suisses, que nous inspire le portrait du régime d'apartheid que nous renvoie l'Afrique du Sud d'aujourd'hui, ce monstre avec lequel nous avons frayé et commercé l'esprit serein? Pour l'instant, un silence officiel assourdissant. Aucun D'Amato ou Fagan sud-africain ne viendra jamais, il est vrai, nous réclamer des comptes. La Suisse, pourtant, a collaboré largement avec un régime coupable de crimes contre l'humanité. L'étendue de sa complicité est connue pour une partie: son refus d'appliquer les sanctions économiques, l'activisme de certains milieux politiques, le cynisme des banques, la bienveillance des militaires et des services secrets au nom de l'anticommunisme. Reste une large part d'ombre, les complicités évoquée par la commission dans le cadre du programme clandestin d'armement chimique et biologique, par exemple. La moindre des choses serait d'être aussi courageux que les Sud-Africains eux-mêmes et de faire à nouveau un petit retour dans le passé, pas si lointain, où nous flirtions avec les tueurs de l'apartheid.

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