On le savait. Mais il manquait encore des mots pour le dire, pour donner vie à l'horrible réalité des opérations menées par l'armée algérienne contre l'islamisme armé. Or ces mots, qui avaient commencé à percer dans les témoignages de quelques militaires, éclatent dans celui de Habib Souaïdia, un officier des forces spéciales chargé des années durant des pires besognes. Ce repenti, désormais réfugié en France, offre dans un livre paru jeudi un luxe de détails jusqu'ici inégalé.

L'ouvrage, déjà qualifié d'«Apocalypse Now à l'algérienne», décrit des militaires totalement désorientés – par l'horreur de leur tâche comme par la corruption de leur institution – et consommant force alcool et drogues pour tenir le coup. Et on ne peut que les comprendre à suivre l'auteur dans ces caves où se succèdent les geôles de 2 mètres carrés occupées en permanence par «dix ou quinze bonshommes», et où s'entasse le matériel de torture: «des chaînes, une bassine d'eau croupie, des détergents, des fils électriques, des outils». La stratégie suivie? «On ne demande rien à ces gens. Qu'est-ce qu'ils savent? C'est pour faire peur aux autres.» Pis encore pour l'image de la «grande muette», Habib Souaïdia reconnaît avoir lui-même participé à des massacres déguisé en civil et muni d'armes artisanales prises sur des «terros». Là aussi, plus personne ne doutait que les militaires avaient mis sur le dos des islamistes des crimes qu'ils avaient eux-mêmes perpétrés. Mais rien n'égale des aveux.

L'armée algérienne, qui a tout fait pour garder secrète sa «sale guerre», essuie là une attaque qu'elle redoutait. Et pas seulement parce que sa réputation devra en souffrir. Habib Souaïdia, qui raconte par le menu un grand nombre de crimes, cite aussi les noms des bourreaux et, pour que sa manœuvre soit bien comprise, n'hésite pas à demander que soient jugés les coupables. Y aura-t-il un «juge Garzon» pour donner suite à ses dénonciations? Cette seule hypothèse ne peut qu'aviver les tensions au sein de l'appareil militaire, entre les officiers dénoncés et les bourreaux anonymes, entre les donneurs d'ordres et les exécutants. La guerre continue.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.