L’avis de l’expert

A qui appartiennent les trésors de la Crimée antique?

L’annexion de la Crimée par la Russie, en mars de cette année, a provoqué la confiscation de pièces archéologiques prêtées et exposées cet été à Amsterdam. Kiev s’oppose fermement à ce que ce patrimoine soit rendu aux Russes. Une affaire révélatrice des liens entre patrimoine et identité

Les convulsions politiques et militaires qui secouent l’Ukraine ces derniers mois n’en finissent pas de renvoyer commentateurs et politiques au souvenir des guerres d’empires. Les célébrations du centenaire de l’entrée en guerre des nations européennes, cet été, ont ajouté un goût sinistre de déjà-vu au conflit ukrainien, dont les prémices ont opportunément été récupérées par les grandes puissances. Mais l’Etat ukrainien, que son élite politique proclamait unitaire, était-il suffisamment expérimenté et assez volontaire pour transformer l’héritage soviétique? Les événements récents montrent l’échec d’une telle ambition et laissent le pays amputé de la Crimée au bord de l’éclatement.

L’épisode de la crise qui voit la Crimée intégrer la Fédération de Russie est lourd d’une symbolique méconnue de l’Occident alors qu’elle renvoie la Russie aux racines mêmes de son identité. Les antiquités gréco-romaines extraites dès le début du XIXe siècle du sol criméen permettent à l’Empire russe de revendiquer un héritage commun avec une Europe affichant descendre de la Grèce et de Rome. Plus encore, les fonts baptismaux de la Russie orthodoxe sont réputés se trouver à Sébastopol, où vinrent accoster les Byzantins. Lieu de mémoire, la Crimée est imaginée par les intellectuels et les artistes russes comme l’endroit où se rencontrèrent Scythes et Grecs, aux frontières de l’Asie et de l’Europe.

La guerre de Crimée (1853-1856) arrima fermement la presqu’île à l’histoire de la Russie. Seconde incursion étrangère sur sol russe au XIXe siècle (après la campagne napoléonienne de 1812), le conflit engagé par la France, le Royaume-Uni et l’Empire ottoman devait réfréner les ardeurs russes dans les Balkans. Il fit entrer le siège de Sébastopol dans la légende et inspira au tsar Alexandre II de moderniser son empire. La guerre eut pour la Russie un effet de catalyseur et contribua à raffermir le sentiment d’identité nationale.

L’imbroglio qui entoure aujourd’hui l’exposition à Amsterdam La Crimée: or et secrets de la mer Noire illustre les difficultés insurmontables auxquelles s’est heurté le jeune Etat ukrainien dans la construction de son identité historique. Bref rappel des faits: le Rheinisches Landesmuseum de Bonn accueillait en juillet 2013 une exposition en provenance d’Ukraine réunissant plus de 400 objets issus des collections de cinq musées. Par un accord de collaboration le liant à l’Allard Pierson Museum d’Amsterdam, le musée allemand remettait ensuite l’exposition et ses trésors aux Néerlandais. Le transfert eut lieu en janvier 2014 alors que des heurts de plus en plus violents agitaient Kiev. La Crimée rejoignait en mars la Fédération de Russie, créant de facto un casus juris: l’Etat se portant garant du patrimoine archéologique exposé à Amsterdam, l’Ukraine, se dissociait des musées dépositaires de Crimée dont il venait de perdre la tutelle. Le Ministère de la culture d’Ukraine s’opposa au retour des objets exposés en Crimée, qu’il considère comme occupée. Dans l’attente d’une décision juridique ou d’une solution d’arbitrage entre les parties, la direction du musée se résout à prolonger l’exposition jusqu’à fin août puis, en l’absence d’une issue prévisible au contentieux, choisit de conserver temporairement le mobilier archéologique incriminé.

La situation suscite bien sûr l’indignation non seulement des musées de Crimée qui ont confié des objets du patrimoine dont ils ont la responsabilité, mais aussi de l’opinion publique de la presqu’île devenue russe. Car quatre des cinq institutions prêteuses sont criméennes. Outre le Musée des trésors historiques d’Ukraine à Kiev, qui prête une vingtaine d’objets, les musées des villes de Kertch, Sébastopol, Simferopol et Bakhtchyssaraï sont les contributeurs principaux du projet. L’exposition s’articule autour des découvertes archéologiques réalisées ces dernières années sur le site d’Ust’-Al’ma, un établissement scythe tardif installé sur la côte occidentale de la Crimée; elle évoque également les cités de Chersonèse Taurique (voisine de l’actuelle Sébastopol) et de Panticapée (actuelle ville de Kertch), où se mêlèrent cultures grecque et locale, ainsi que des trouvailles précieuses opérées au sein de nécropoles tardives, telle celle, goth, de Djourg-Oba. Une boîte laquée de fabrication chinoise datée de la dynastie Han (206 avant à 220 après J.-C.) et mise au jour dans une des tombes de la nécropole d’Ust’-Al’ma constitue sans doute le clou de la manifestation. Cet objet prestigieux est du reste à l’origine même du projet d’exposition, comme l’expliquait aux médias sa commissaire et initiatrice, Valentina Mordvintseva. Les minutieux travaux de restauration auxquels se sont livrés des spécialistes japonais et la problématique que soulève la présence de la boîte à cet endroit font la matière d’une part importante de l’épais catalogue d’exposition dans sa version allemande. Ce patrimoine antique, si fragile, parle à nouveau du long voyage qui l’a amené, par la Route de la soie, de la Chine aux rivages de la mer Noire.

Avec pareil étendard, la Crimée s’institue en «tête de pont» de l’Asie en Europe: Scythes, Taures, Grecs, Sarmates, Romains, Alains, Goths et Huns ont tour à tour investi la presqu’île avant que d’autres peuplades ne s’y installent, par vagues successives. Balcon stratégique sur la mer Noire, la Crimée est une terre convoitée dans laquelle les civilisations de passage laissent des traces d’or et de sang. Et ces vestiges antiques, exhumés un jour par les archéologues, ne veulent pas mourir. Ils sont l’objet d’incessantes réappropriations qui parlent autant de leurs nouveaux maîtres que de la civilisation qui les a produits. N’est-ce pas là l’une des propriétés du patrimoine, l’un des rôles qui lui est assigné? En conquérante éclairée de la Crimée, Catherine la Grande entrevoyait très bien ce lien que l’Empire russe tissait ainsi avec l’Antiquité classique, avec la Renaissance et les Lumières, dont elle chérissait certains des représentants. La Crimée et ses ruines, que la tsarine nomma Tauride, étaient reprises à l’Asie pour affirmer le destin européen de l’Empire russe.

Au-delà des disputes politiques, le patrimoine aujourd’hui confisqué à Amsterdam démontre, s’il le fallait encore, que le discours sur l’identité nationale passe par le patrimoine. Un discours sélectif, certes, comme on fabrique l’histoire, mais qui exige que l’on respecte les règles du genre. Le patrimoine archéologique extrait du sol de la Crimée n’a pas fini de faire parler de lui!

Lieu de mémoire, la Crimée est imaginée par les intellectuels et les artistes russes comme l’endroit où se rencontrèrent Scythes et Grecs, aux frontières de l’Asie et de l’Europe

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