Retouches

Appelée!

L’autre jour, j’ai reçu un appel. L’homme s’exprimait en anglais avec l’accent indien. A moins que ce soit l’accent martien?

L’autre jour, j’ai encore reçu un appel. Ce n’était pas Ginette. Ginette me sonne parfois de très loin, je ne sais pas exactement d’où. Elle a plusieurs lignes au feu, de sorte que je poireaute souvent un moment avant d’entendre sa voix. Elle a une façon hésitante de prononcer mon nom qui ne laisse pas de doute: elle veut me vendre quelque chose. Je lui claque le biniou au bec avant qu’elle ait eu une chance de me dire quoi. Il faut se défendre, sans ça, avec toutes les Ginette qui courent de par l’espace intercommunicationnel, on est vite envahi.

Cette fois, c’était un homme. Il parlait anglais. Anglais d’Inde, m’a dit mon mari en me passant le combiné, qu’il avait décroché le premier. Mais je ne suis pas sûre. Et si c’était plutôt l’anglais de Mars?

En tout cas, c’était difficilement compréhensible. J’ai dû faire répéter deux fois et le gars, pas teigneux, a obtempéré de bon gré. Il était du service technique de maintenance, ai-je fini par comprendre.

C’était une bonne nouvelle. Je trouve que le service technique de maintenance a un peu tendance à nous négliger, nous autres Terriens. Mais pourquoi moi, pourquoi maintenant?

Sur la première question, il avait aussi ses doutes. Je l’ai compris quand il m’a demandé:– Est-ce que je parle bien avec le propriétaire de l’ordinateur?

J’ai été un peu vexée. Des ordinateurs, j’en possède deux, l’un plus portable que l’autre (des vieux clous qui ne valent pas une effraction, je le précise au cas où des cambrioleurs épieraient notre conversation. Il n’y a plus rien à voler chez moi avec tous les voleurs qui sont passés par là, il faudra que j’en parle un jour au service de maintenance). Et mon mari en a le même nombre (des vieux clous aussi, ne vous emballez pas). Notre maîtrise de la matière grise artificielle est horizontale et neutre du point de vue du genre.

Je sentais poindre la discrimination – sans parler du plan foireux pour me vendre un troisième PC. J’ai raccroché.

Ensuite, je l’ai regretté. Des questions métaphysiques me taraudaient: d’où m’appelait cet être à l’accent martien? De quel ordinateur parlait-il? Des miens, vraiment? C’était, à y bien penser, peu vraisemblable: ils ne méritent même pas un appel téléphonique. Je n’avais guère cru jusque-là en l’Ordinateur suprême mais pouvais-je exclure qu’Il existât? Que Son Service technique de maintenance s’intéressât à moi, pauvre mortelle?

Bien sûr cette hypothèse n’expliquait pas tout. L’Ordinateur peut-il avoir un propriétaire? Et là, de nouveau, pourquoi moi? Mais peut-être la propriété de l’Ordinateur est-elle collective, accessible à tous ceux qui prennent conscience de leur responsabilité dans la marche du monde? Dans ce cas, l’interpellation de l’homme – était-ce seulement un homme? – du Service de maintenance pouvait se comprendre.

Si je suis vraiment copropriétaire de l’Ordinateur, quelques conseils techniques ne seraient pas de trop. A regarder autour de moi, je vois qu’il y a du boulot et qu’il ne doit pas être tout simple. Penser que l’homme (?) du Service de maintenance était sur le point de me les donner, c’est trop bête!

Mais peut-être n’apportait-il aucun conseil. Il avait plutôt l’air un peu perdu. Peut-être était-il aux abois. Peut-être l’Ordinateur a-t-il disparu et cherche-t-il désespérément à savoir où il se cache? A voir l’état courant du monde, ce n’est pas une hypothèse à écarter. Je ne crois pas que j’aurais pu l’aider, mais l’idée que je l’ai laissé sèchement tomber me culpabilise.

Oui. Bon. Il ne faut pas exagérer tout de même: se laisser culpabiliser par un quelconque call center indien, c’est vraiment bêta! Quoique… Entre habiter un monde plein de signes mystérieux à déchiffrer impérativement pour rester dans le droit chemin et vivre dans un univers où on ne se parle jamais que de fric, franchement, on peut hésiter.

Publicité