Peut-on encore écrire sur la Chine? Pour les Chinois et ceux qui, ici, ont consacré une partie de leur vie à ce pays-continent, cette question n’a plus rien de rhétorique. Un texte trop critique ou une parole déplacée, dans la Chine de Xi Jinping, peuvent suffire à vous condamner. Condamner au silence en Chine – par la censure ou l’enfermement – et au bannissement hors de Chine avec un refus de visa. Alors, il faut y réfléchir à deux fois. Entre sa liberté de parole et l’accès aux territoires sous le contrôle du Parti communiste, une pesée d’intérêts devient inévitable. Le tri opéré par Pékin entre «amis» et «ennemis» de la Chine laisse de moins en moins de place à l’indépendance d’esprit ou du moins son expression.

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En préparant une série d’été consacrée à la Chine dans l’espace Débats, nous avons d’abord été confrontés à des refus de prise de parole. «Vous comprendrez que si je veux poursuivre mon enseignement, il est préférable que…» explique tel professeur étranger travaillant en Chine. «C’est triste, mais si je veux revoir ma famille, je ne peux pas prendre ce risque…» répond tel autre chercheur chinois installé en Suisse. Pour tous ceux qui commercent avec la Chine – ils sont nombreux en Suisse –, un certain dépit s’installe aussi. L’ère de l’ouverture a fait place à l’âge du contrôle et de l’allégeance. A la menace exercée par les autorités chinoises s’ajoute la peur d’être pointé du doigt ici pour complaisance envers la dictature si l’on ne s’inscrit pas dans le registre de la dénonciation des crimes du régime. L’autocensure nous guette.

Fallait-il dès lors renoncer ou faire le choix d’une lecture à charge ou à décharge – celle de la mise en accusation politique ou au contraire celle de l’explication culturaliste? C’était dans l’un ou l’autre cas abdiquer. Plutôt que de questionner cette Chine depuis notre observatoire helvétique, il nous a paru plus pertinent de nous interroger sur ce que l’expérience de celle-ci nous apprend. «La Chine a fait de moi un Européen», expliquait l’an dernier dans un entretien le grand sinologue Jean François Billeter. Et à vous, qu’a-t-elle appris cette Chine? Que pensez-vous qu’elle nous enseigne aujourd’hui? C’est la proposition qui a été faite à la quinzaine d’intervenants – Suisses et Chinois – durant toute cette semaine. Une invitation à penser différemment la relation avec un empire qui influencera de plus en plus notre continent.