Opinion

Apprendre deux langues étrangères en primaire? Cela se discute!

En matière d’enseignement de deux langues étrangères au niveau primaire, il conviendrait de privilégier la pédagogie et les moyens à mettre en œuvre plutôt que les préjugés et les rigidités normatives

Faut-il à tout prix imposer l’apprentissage de deux langues en plus de la langue officielle dès le niveau primaire, ou plutôt mettre l’accent sur des objectifs à atteindre à la fin de la scolarité obligatoire?

Dans ce débat, on néglige trop souvent d’évoquer la pédagogie et les moyens à mettre en œuvre ainsi que la sélection sociale résultant de l’apprentissage précoce des langues.

Face à l’inertie de certains cantons et au vent de révolte soufflant un peu partout en Suisse alémanique, le Conseil fédéral envisage de réviser la loi fédérale sur les langues nationales et la compréhension entre les communautés linguistiques. Il fait ainsi usage de la compétence d’harmonisation en matière d’instruction publique que lui confère la Constitution fédérale (art. 62) en cas de défaut des cantons. Car ces derniers peinent à appliquer la stratégie adoptée en 2004 déjà par la Conférence des directeurs de l’instruction publique en matière d’enseignement des langues.

Tout commence bien pourtant. En 2006, le peuple et les cantons approuvent à une très large majorité les nouveaux articles constitutionnels sur la formation, institutionnalisant un «espace suisse de formation» homogène. En 2009 entre en vigueur le concordat intercantonal Harmos qui concrétise l’objectif d’harmonisation, en particulier pour l’enseignement des langues. Quinze cantons y adhèrent.

Mais Zurich, suivi par ses voisins immédiats, a décidé avant 2006 déjà de faire cavalier seul et de privilégier l’enseignement précoce de l’anglais. Trois cantons – Argovie, Appenzell Rhodes-Intérieures et Uri – n’ont toujours pas adapté leurs plans d’étude au concordat.

Et surtout, depuis quelques années, la contestation enfle contre Harmos et l’obligation d’apprendre deux langues étrangères au degré primaire: surcharge des élèves et inefficacité, soutiennent les adversaires de l’harmonisation. Dans plusieurs cantons alémaniques, des initiatives préconisent de repousser l’apprentissage du français au niveau secondaire; à Glaris, la décision est déjà prise.

L’intervention bien tardive de la Confédération va-t-elle contribuer à l’alignement des cantons récalcitrants? Ou au contraire, plonger le pays dans un débat qui tiendra plus de la foire d’empoigne symbolique – cohésion nationale contre souveraineté cantonale – et ignorera les exigences pédagogiques de l’apprentissage des langues? Et offrir à l’UDC une nouvelle occasion de se profiler, elle qu’on trouve partout au front de la contestation de l’harmonisation et qui préconise même l’usage exclusif du Schwyzerdütsch dans les deux premières années de l’école obligatoire.

Rudolf Strahm constate le désaccord des experts, les uns privilégiant la précocité, les autres l’intensité de l’apprentissage.

Le canton de Thurgovie a choisi la deuxième voie. Il abandonne l’enseignement précoce du français à raison de deux heures par semaine – au profit de 4 à 5 heures hebdomadaires au niveau secondaire et d’une formation spécifique des enseignants. Alors, pourquoi ne pas abandonner temporairement les prescriptions rigides d’Harmos en matière linguistique au profit d’une période d’expérimentation sérieusement évaluée?

Rudolf Strahm note également que l’enseignement précoce des langues étrangères contribue à défavoriser les élèves issus des milieux peu formés et particulièrement les enfants de migrants – environ un tiers des effectifs scolaires en Suisse alémanique – pour qui l’allemand n’est déjà pas la langue maternelle.

Raison de plus pour centrer le débat sur les conditions pédagogiques de cet apprentissage et les moyens à dégager pour qu’à la fin de la scolarité obligatoire tous les élèves disposent de compétences suffisantes dans une deuxième langue nationale et une langue étrangère.

www.domainepublic.ch/articles/29694


Jean-Daniel Delley, contributeur de Domaine Public, où ce texte est paru dans l’édition DP 2130.

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