L’Union européenne est née d’un discours le 9 mai 1950. Les premiers pas de ce qui allait devenir une communauté de 27 pays se voulaient prudents, exempts de promesses inutiles. La mise en commun des productions de charbon et d’acier devait avant tout rendre une nouvelle guerre impossible. Les écueils d’alors forçaient les politiques à faire preuve d’humilité. Une attitude raisonnable qui, aujourd’hui encore, menace l’Union d’implosion.

Sans volontarisme, sans soutien populaire, l’édifice vacille, les appels à sa dissolution se font plus insistants. Elle peut toujours se targuer d’avoir connu maints élargissements, comme d’avoir provoqué, à coups de traités, de nombreux approfondissements. Le constat est sans appel: elle peine à être plébiscitée. Sa légitimité reste en deçà des nations qui la composent. Et de peuple européen, il n’en est pas encore question. A sa décharge, il faut ajouter que ses instigateurs avaient sciemment évacué tout lyrisme et tout mythe fondateur de son acte de baptême. On souhaitait alors s’en ­tenir aux faits et aux progrès naissants. Nulle trace de la légende d’Ovide, où une princesse nommée Europe est enlevée à sa terre natale par le roi des dieux. Au lendemain d’un conflit qui l’avait ravagée, la communauté naissante avait eu la décence d’exclure de son discours un lexique héroïque aux atours romantiques. Elle avait opté pour la méthode «des petits pas» de Jean Monnet, l’éminence grise, instigateur de la déclaration Schuman dont on fête aujourd’hui la proclamation. Résultat: l’Europe s’est construite technique et bureaucratique. Et un froid pragmatisme est venu couvrir le succès d’une paix qui pourtant perdure, sans fracas ni tambours.

Cette Europe-là souffle donc ses soixante-deux bougies en toute discrétion. Frêle union, fragile construction, lointaine héritière du projet élitiste qui l’a autrefois portée, elle n’a jamais paru si austère. Est-ce l’heure d’en appeler à sa retraite anticipée? Chancelante sous la montée des extrêmes, l’Europe trouve peu de mots à opposer aux euro­sceptiques. Bon an, mal an, elle porte le goutte-à-goutte au chevet des Grecs, panse les plaies italiennes et écoute sagement l’Allemagne lui prodiguer ses conseils budgétaires. Victime et bourreau, cette Europe?

A mille lieues de ce marasme ambiant, nous avons approché, au fil de notre formation, les multiples facettes de cette construction économique, politique et culturelle. Nous avons découvert la complexité d’une entité insolite dont les caractéristiques oscillent constamment entre celles d’un super-Etat et celles d’une organisation intergouvernementale. Cette Europe méconnue n’a pas manqué de nous interpeller. Il nous a semblé qu’en Suisse, l’Union européenne était un sujet tabou dont on ne saurait discuter en dehors des sentiers politisés. La plupart du temps, lorsqu’elle est abordée, l’Europe n’est présentée que sous une forme simplifiée et sous l’emprise des catégories partisanes. Identifiée comme «bonne» ou «mauvaise», elle n’est alors presque jamais mise en perspective. Pourtant, la bonne compréhension du fonctionnement de l’UE est une nécessité pour tous les citoyens suisses. Ces derniers se partagent, en effet, la responsabilité de la conduite d’un pays en interdépendance avec ses voisins.

Devant un tel constat, nous avons imaginé, comme Denis de Rougemont à l’époque où il a fondé notre Institut universitaire, relancer un débat serein sur l’Union européenne en approchant les jeunes par le biais de l’éducation.

Sans parti pris ni propagande, nous avons été à la rencontre des gymnasiens de Suisse romande afin de les aider à mieux voir ce qui se cachait derrière le miroir déformé de l’UE et afin de les sensibiliser à une thématique centrale de leur existence citoyenne. Nous sommes partis du principe que, munis d’une approche critique et de connaissances approfondies, les jeunes sauraient prendre davantage de recul face à l’actualité du continent. Et quel meilleur terrain d’observation que la Suisse, à la fois si proche et si lointaine de l’UE, pour en percevoir les forces et les faiblesses?

Après une quinzaine de séances, le bilan est encourageant. Menés sous la forme de dialogues, ces ateliers ont été l’occasion pour plusieurs centaines de lycéens de questionner le monde qui les englobe, de construire un débat apaisé et d’acquérir le bagage nécessaire pour mieux cerner l’Europe politique. Il serait faux de croire, cependant, que seuls les gymnasiens ont été les bénéficiaires de cette expérience. Mis sur le gril par des questions souvent pertinentes et difficiles, c’est notre propre regard sur l’Europe et sur ses représentations qui s’est affiné. Il nous a semblé évident que ces jeunes ne partageaient pas les visions, inquiétudes ou espoirs de leurs aînés. Ils s’enthousiasment en effet pour cet objet politique non identifié dont la complexité rebute nombre de ses propres citoyens, tout en se montrant critiques quant aux carences de l’UE, et pessimistes concernant une adhésion suisse. A leurs yeux, l’idée d’une communauté transnationale a au moins l’avantage de penser un modèle culturel, politique et économique au cœur d’un monde globalisé. L’envie, par exemple, de participer à un programme d’échange estudiantin, rendu possible à large échelle par Bruxelles, leur fait ainsi miroiter de nouveaux horizons scolaires ou professionnels.

A sa manière, cet enseignement ad hoc tente de combler un déficit de connaissance et d’intérêt qui touche tant la Suisse que les pays membres de l’Union.

Car Europe, la princesse captive, souffre avant tout d’un cruel manque d’attention. Les mises en perspective lui font défauts. Le travail de ses fonctionnaires est trop discret. Ce maintien à l’écart lui dérobe une légitimité auprès de ses citoyens et rend possible l’expansion de trop nombreux fantasmes.

La gouvernance multi-niveaux n’aidant évidemment pas à apprivoiser l’hydre bruxelloise. La réflexion en cours entre étudiants et collégiens peut alors lui offrir l’opportunité de mieux s’expliquer. A l’avenir, de telles initiatives permettront peut-être à la sexagénaire de s’inventer une nouvelle jeunesse.

Quel meilleur terrain d’observation que la Suisse pour percevoir les forces et les faiblesses de l’Union?

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