Après les attentats de Paris, en janvier et novembre, les réseaux sociaux ont montré combien ils pouvaient à la fois être empathiques et imaginatifs. Et au fil des jours, sur Facebook, Twitter ou Instagram, s’est dessinée l’image de la Ville-Lumière telle que la France et que le monde la voyaient ou la rêvaient. Glorieuse avec cette photo prise place de la République, lors de la manifestation du 11 janvier, allusion directe à «La Liberté guidant le peuple» d’Eugène Delacroix. Image reprise en Une de plusieurs journaux étrangers.

Lire aussi: Etes-vous Bruxelles ou Tintin?

Frondeuse avec son hashtag #JeSuisEnTerrasse pour rappeler le bonheur de vivre, l’irrésistible art de vivre de la capitale des amoureux.

Universelle par sa tour Eiffel, un des monuments les plus connus au monde, devenue l’emblème de la solidarité avec la capitale.

Litanie des attentats

L’image esquissée de Bruxelles par les réseaux après le double attentat de mardi est moins classique, moins prestigieuse, mais aussi moins hautaine que sa voisine francophone. Y apparaît en filigrane une ville aimable, farouche, gourmande, inventive, résiliente, une sorte de paradis de l’enfance éternelle. Comme l’écrit @AntoninTotocho: «Comment peut-on détester un pays qui fait des BD, des bières, du chocolat et des frites?»

Ce rapport entre le grand et le petit frère, unis dans le malheur, a été scellé par le premier dessin à surgir sur les réseaux sociaux, celui de Plantu. Il montre deux personnages enveloppés dans leur drapeau respectif, le Français protégeant le Belge. En dessous, deux dates: «13 novembre… 22 mars».

Sur la page officielle de l’illustrateur du «Monde», des internautes se sont permis d’y ajouter toutes les nations déjà attaquées par l’état islamique. Tous ces «JeSuisBardo», «JeSuisMali», «JeSuisBeyrouth» que rappelle judicieusement l’excellent Ali Diem dans un des dessins les plus partagés. On y voit un Belge encore sous le choc rejoindre le groupe des victimes, avec sa pancarte «Je suis Bruxelles»: «Vous me faites une petite place?» demande-t-il. Le dessinateur algérien est le seul à évoquer la litanie de ces attentats qui n’ont pas fini de nous frapper. Mais ne sommes-nous pas en train de nous y habituer? s’interroge désolée l’auteure de comics Laurel dans un strip qui suscite beaucoup de commentaires.

Même pas peur!

Pour dire sa compassion à l’égard de la Belgique, trois totems: le Manneken-Pis, la BD et les moules frites. Sous le hashtag #JeSuisBruxelles, se déroule un festival de dessins, commentaires, illustrations, montages en hommage à l’humour belge, ce mélange de candeur et de surréalisme, d’autodérision et d’absurde. Recueillement, paix, amour & frites, écrit un twitto. Pour dire «même pas peur!», une image est devenue un slogan visuel, le détournement d’une publicité Burger King où des frites font un doigt d’honneur. Et si les Français ont Delacroix, les Belges, eux, font confiance à Magritte: «Ceci n’est pas la peur.»

Moins intimidant que la tour Eiffel, mais tout aussi efficace, le Manneken-Pis a inspiré de nombreux dessinateurs. Là encore, il s’agit de ridiculiser l’ennemi tout en se moquant de soi-même. Joann Sfar a été un des premiers à s’emparer de ce symbole: «On ne peut même plus pisser tranquille.» Les variations sont multiples. Soit le garçon pleure de son impuissance, soit, plus fréquent, il joue de sa petite lance pour éteindre le feu de la haine, pissant soit sur des mitraillettes, des bombes ou des djihadistes. Certains l’ont même rebaptisé Manneken Peace.

Les larmes de Tintin

Si les chanteurs Arno et Stromae sont souvent cités pour exprimer cette excentricité cool qu’est la belgitude, celui qui, résolument, incarne Bruxelles, c’est Tintin. Tintin qui pleure; Tintin qui découvre dans son propre journal la catastrophe dont sa ville est victime; Tintin qui souhaiterait partir sur la Lune; Tintin, mort, recouvert d’une couverture au drapeau belge. Tintin, c’est la Bruxelles meurtrie tandis que le capitaine Haddock évoque plutôt la Belgique en colère qui déverse ses tombereaux d’injures à des terroristes terrorisés.

De leur côté, les Dupont-Dupond incarne le couple franco-belge: le premier affirmant «Nous traquerons les terroristes» et le second ajoutant «Je dirais même plus.» Un dessin de Chaunu réalisé après l’arrestation vendredi dernier de Salah Abdeslam et retweeté plusieurs fois depuis mardi. Il n’est pas le seul à remonter le flux des réseaux sociaux. Le chat de Geluck a connu le même sort. Intitulé «Le terroriste belge, étonnant de lucidité», le matou porte une ceinture d’explosifs et dit: «Je vais me faire exploser… Une fois». Pour éviter que ces trois jours de deuils deviennent un festival de calembours, le dessinateur Vidberg propose de faire du 22 mars «La Journée mondiale sans blague belge»

L’hommage des internautes au chagrin des Belges s’est aussi manifesté par la chanson. L’incontournable «Bruxelles» de Jacques Brel et plus encore la déclaration d’amour de Dick Annegarn à sa ville d’adoption. Il s’adresse à elle comme à une jeune fille vers laquelle il reviendra dès que Paris l’aura trahi:

«Tu vas me revoir Mademoiselle Bruxelles
Mais je ne serai plus tel que tu m’as connu
Je serai abattu courbatu combattu
Mais je serai venu»