Après les attentats: former des citoyens avertis, critiques, tolérants

Nous sommes des femmes et des hommes de tous âges, dont la vocation commune est de penser, de proposer et d’améliorer l’éducation. Cette lettre ouverte ne reflète pas la voix d’une institution: nous avons simplement souhaité nous exprimer, en tant que professionnels, sur l’actualité du drame de Charlie Hebdo, et en particulier sur la réaction de la société à cet événement.

Ce n’est sans doute pas trahir Charlie que d’aborder ces réactions avec un esprit critique, c’est-à-dire non seulement approfondir, mais aussi se permettre de penser autrement. Sous la masse d’informations – séduisantes, parfois intelligentes et souvent réductrices, politicardes, contradictoires, voire abrutissantes – nous n’avons que rarement le temps de l’esprit critique. La psychologie montre combien notre pensée du quotidien est simplificatrice. On donne la responsabilité à des causes internes aux personnes (p. ex. «il croit au djihad»), ignorant ou minimisant les causes externes (p. ex. «il n’a pas d’argent», «les médias ne parlent pas de leurs points de vue»…). Il suffit alors de classer l’affaire avec des grands mots tels que «fondamentalisme religieux», «terrorisme», et de ne pas parler de trois citoyens européens qui ont brandi un texte sacré pour légitimer leurs crimes. Il suffit alors d’adhérer aux interprétations toutes faites et d’être «pour» ou «contre». L’identitaire est presque immédiat: «Nous sommes Charlie», ou pas. Or, «être» ceci ou cela, c’est souvent pour ne pas avoir à se forger une opinion raisonnée. Les mots deviennent des outils de ralliement et de rejet. On le sait depuis plus de 60 ans, lorsqu’il s’agit d’être dans un camp, les préjugés, la discrimination et à terme la violence ne tardent pas à apparaître (voir les travaux de Gordon Allport, 1954 et Muzafer Sherif, 1956). Etre Charlie, et afficher «Je suis Charlie» n’est pas la même chose. Justement, Charb et les autres cherchaient à faire rire pour nous distancier des formules faciles.

Face à la peur et à l’incompréhension, la pensée naïve cherche un bouc émissaire, cela rassure (Léon Poliakov, 1980). De ces raccourcis-là, on en trouve plein les blogs, les journaux et les discours quotidiens. Avec Charlie Hebdo, on peut s’en donner à cœur joie: les terroristes sont là, et en plus ils osent s’attaquer à la liberté d’expression! Oui, on peut marcher pour soutenir ­notre belle et noble idée de liberté d’expression, et aussi de liberté de vivre tant qu’à y être! Merde, elle en vaut la peine non? Alors on y croit encore davantage: on a un ennemi, cette fois on le tient! Et on panique. Mais ce n’est pas cela qui empêchera la violence, contre Charlie, Jean, Jeanne ou Fatima. A chercher des ennemis au lieu de comprendre, au mieux nous n’y changerons rien et au pire nous parviendrons encore – à grand renfort de tapage médiatique – à stimuler la haine de l’autre, quel que soit le prétexte, religion, croyance, origine ou simplement parce qu’il est en face de moi quand la violence se déchaîne…

Qui est responsable? La caricature de Mahomet était déjà une reprise (burlesque!) d’un discours médiatique sur le terrorisme et l’islam, largement répandu et lancé par l’administration Bush, notamment pour permettre à quelques compagnies pétrolières d’acheter des puits irakiens. Faut-il rappeler qu’Al-Qaida a d’abord été un partenaire des services secrets américains pour des objectifs liés à la Guerre froide? On ne s’étonnera pas de voir sur la même page d’un journal (qu’il soit français ou suisse) deux sujets traités côte à côte: la tuerie de Charlie Hebdo et un sujet parlant des musulmans. L’analyse est souvent bien pauvre, comme si l’événement pouvait s’expliquer avec quelques dessins et un Coran. Les criminels en question étaient des Européens. Pourtant, la France mobilise ses soldats. Est-ce le citoyen que l’on protège, ou la guerre géopolitique que l’on prépare? Qu’en est-il des pays démocratiques qui ont soutenu la guerre contre l’«Axe du mal», et des autres intéressés, financiers calculateurs, conseils d’administration, et autres lobbyistes réjouis par des bruits de guerre pour des raisons diverses? On oublie trop souvent les facteurs qui ne sont pas en chair et en os: les inégalités économiques, en France comme à l’échelle mondiale, les décisions politiques en faveur des riches, qui laissent les plus faibles dans l’isolement et sans perspective d’avenir… Faut-il s’étonner qu’Amedy Coulibaly, l’un des tueurs, soit décrit par un proche comme obsédé par «le fric» (Le Monde du 24 janvier 2015) quand le profit est devenu la principale valeur de notre société, et que les écarts entre riches et pauvres ne cessent de s’accroître? Charlie Hebdo dénonçait aussi cela, entre autres…

Parmi les réactions, on croise aussi de beaux messages d’espoir, des réflexions profondes et même de l’humour! On peut construire une société à laquelle tous peuvent croire, financer des journaux qui disent autre chose que ce que la politique partisane veut entendre, se doter de lois qui offrent un avenir à ceux qui ont décroché. On peut se doter d’une école dont l’objectif premier n’est pas de former des travailleurs compétitifs, mais des citoyens qui savent vivre avec l’autre, qui ont aussi été avertis en matière de psychologie et de sociologie.

Sans esprit critique, la vie en société démocratique n’est pas viable. Il faut refuser les raisonnements fallacieux, les amalgames, les réponses rapides. Il faut des politiques qui savent soutenir cet esprit critique, écouter les minorités et défendre les faibles d’une société qui risque sinon d’être livrée aux seuls intérêts économiques. La crise, aujourd’hui, n’est pas celle des marchés financiers: c’est la crise des inégalités, du partage, du «vivre-ensemble». Il s’agit d’apprendre à vivre ensemble, à être créatif mais aussi à écouter les critiques et à analyser les discours. Face à des événements complexes, il faut savoir écouter, se comprendre, articuler des points de vue divergents dans le respect mutuel. Cela s’apprend. C’est à quoi nous travaillons avec les enseignants. C’est une ambition délicate, où la famille mais aussi l’école et d’autres institutions (services sociaux, réinsertion professionnelle, médias, groupes politiques, etc.) s’engagent au quotidien. Peut-être est-ce notre interprétation à nous, formateurs d’enseignants, d’un phénomène actuel. Mais nous estimons qu’elle fait hommage à Charb, Maris, Cabu, Tignous… Charlie Hebdo, dont l’un des buts était de nous faire penser de manière critique.

Signataires: Romain Boissonnade, Bernard Chabloz, Richard-Emmanuel Eastes, Alaric Kohler, Marlène Lebrun, Giuseppe Melfi, Denis Perrin, Pierre Petignat

Signé par un groupe de chercheurs et formateurs d’enseignants de la HEP-Bejune: Romain Boissonnade, Bernard Chabloz, Richard-Emmanuel Eastes, Alaric Kohler, Marlène Lebrun, Giuseppe Melfi, Denis Perrin, Pierre Petignat

Savoir écouter, se comprendre, articuler des points de vue divergents, cela s’apprend. C’est à quoi nous travaillons

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