Opinions

Après le Chilien, qui? Par Joëlle Kuntz

L'arrestation d'Augusto Pinochet à Londres est un événement singulier. Elle est survenue par la volonté ferme d'une seule personne, le juge Baltasar Garzon, assez acharnée pour creuser profond dans les codes afin d'y trouver un motif suffisant d'inculpation du président en retraite. Une loi de l'Etat espagnol était à disposition pour amener le bourreau du Chili devant un tribunal. Il n'y avait qu'à l'utiliser.

«Il n'y avait qu'à»! Beaucoup de circonstances ont dû s'accumuler pour que puisse s'écrire cette phrase toute simple, légère comme les pointes d'une danseuse dissimulant une vie d'entraînement. Il a fallu ce juge, héros populaire qui fait sa carrière en Espagne dans le rôle du justicier. Il a fallu Clinton aux Etats-Unis, délié par son âge et son origine des solidarités politiques du temps de la guerre froide. Il a fallu Tony Blair en Grande-Bretagne, pas mécontent de montrer son souci des droits de l'homme bien qu'il avertisse d'emblée: ce ne sera pas le début d'une croisade. Il a fallu Aznar à Madrid, un premier ministre de droite pas fâché peut-être de l'occasion d'élever l'Espagne au rang de métropole de la justice. Il a fallu encore cette situation extraordinaire: plus personne, absolument personne à l'horizon pour prendre la défense de Augusto Pinochet. Les protestations chiliennes sont de pure forme. Si l'arrestation provoque là-bas un malaise, c'est le malaise prévisible, normal, d'une société soudainement confrontée à un passé qu'elle avait choisi d'amnistier. Elle n'était pas la seule d'ailleurs en Amérique latine. Les généraux brésiliens ou paraguayens des années de plomb paradent dans les casinos, ceux de l'Argentine vivaient en paix jusqu'à ces derniers mois, jusqu'à ce que des avocats de victimes assez motivés découvrent l'articulet miracle grâce auquel ils ont pu mettre le général Viola au cachot.

La preuve est faite: les législations nationales, quand elles sont bien utilisées, permettent de faire justice des crimes commis au nom d'idéologies politiques assassines. Pourtant, l'esprit qui anime ceux qui s'en est universel: c'est l'esprit des droits de l'homme, qui fournit un cadre éthique et moral aux poursuites contre les tyrans, nationales ou internationales.

Le Tribunal international de La Haye est impuissant à amener les criminels serbes, le général Mladic, l'ancien président de la Republika srpska de Bosnie, Radovan Karadzic, ou même le président de la Serbie, Slobodan Milosevic, devant les juges pour répondre des atrocités qu'ils ont ordonné de commettre. Mais sans cette juridiction mondiale, tout impuissante qu'elle soit en pratique, le juge Garzon d'Espagne manquerait de la légitimité politique qui permet désormais de faire arrêter un Chilien en Grande-Bretagne sur la base d'un mandat espagnol.

L'Histoire n'avance pas comme on croit. Les nations ont créé récemment à Rome une nouvelle instance judiciaire internationale permanente chargée de juger les crimes de génocide. Comme la Cour de La Haye, elle souffre d'un défaut majeur: elle n'a pas de police pour lui amener les coupables. Elle peut donc paraître à première vue impuissante. Erreur: elle renforce chez tous les acteurs de la scène judiciaire, jusque dans les recoins les plus reculés de la planète, le sentiment que justice doit être faite, d'une manière ou d'une autre.

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