La Suisse était l’un des derniers pays occidentaux à adopter le droit de vote des femmes au niveau fédéral en 1971 après plusieurs décennies d’opposition et de nombreuses votations. Où se trouve la Suisse aujourd’hui après cinquante ans de suffrage féminin?

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Selon l’Office fédéral de la statistique, le taux des élues augmente régulièrement à tous les niveaux, dans les parlements comme dans les gouvernements. Ce bilan global est d’autant plus remarquable que la Suisse ne connaît pas de quotas législatifs en politique. Cependant, la progression est trompeuse dans la mesure où elle cache des disparités qualitatives entre ville et campagne ou entre gauche et droite. Par exemple, le taux des législatrices est environ de 40% dans les six villes les plus grandes de Suisse, il est à peine de 30% dans les plus petites. Au Conseil national, les femmes parlementaires forment 64% du groupe socialiste, 60% du groupe des Verts, mais seulement 24,5% du groupe de l’UDC.

Ces clivages sont difficiles à éliminer. Dans les petites circonscriptions ou instances, le mode d’élection est de facto la majoritaire, un système que l’on sait peu favorable à l’élection des femmes. Par ailleurs, il ne suffit pas de déléguer la représentation des femmes en politique à la gauche et aux centres urbains, car là où la parité des genres est en marche, le backlash n’est pas loin: la bonne volonté tend à s’amenuiser et le soutien aux mesures de promotion à baisser.

En moyenne plus efficaces

Beaucoup d’études montrent aussi que bon nombre de femmes élues politisent autrement que leurs collègues masculins. Elles ont tendance à s’intéresser davantage aux thèmes sociaux et écologiques, à prêter plus d’attention aux impacts des politiques publiques sur la population ou à prendre au sérieux les questions de genre. Des différences de nature qualitative sont également abondamment signalisées: les femmes élues sont en moyenne plus efficaces, plus performantes et plus versées dans le multitâche. Faudrait-il encore s’étonner que la «féminité» soit devenue un atout dans les campagnes électorales?

Là où la parité des genres est en marche, le «backlash» n’est pas loin

Flatteurs, ces constats ne simplifient pas pour autant la situation des femmes en politique. Si «être femme» devient une ressource électorale, cela signifie que la nouvelle légitimité se base sur une «plus-value collective» au lieu des compétences propres. Le mythe de la femme supérieure connaît ainsi un renouveau. Alors, la «masculinité dominante» serait-elle une meilleure stratégie d’intégration pour les femmes? Rien n’est moins sûr, car le prix fort serait la renonciation d’une partie de leur identité et, peut-être, la raillerie de l’électorat («la dame de fer»). La neutralité comme voie médiane demanderait, elle aussi, un tribut: les androgynes doivent être actives partout et maîtriser l’art de l’équilibrisme. Il en résulte l’«over-performance», phénomène courant chez les «minorités qui font carrière». Tous ces problèmes entravent finalement le recrutement des femmes en politique, ces dernières acceptent plus rarement en effet de se présenter aux élections.

«Rattrapage» nécessaire

L’affirmation «les femmes sont de meilleurs hommes politiques» refait récemment surface dans les médias. En pleine pandémie du Covid-19, on loue les dirigeantes de l’Islande, de Norvège, de la Nouvelle-Zélande ou de Taïwan, qui savent mieux gérer grâce à leurs qualités «typiquement féminines» comme l’empathie ou la sollicitude. Or, le petit nombre de femmes aux postes dirigeants dans le monde rend difficiles les affirmations statistiquement valides. Par ailleurs, on peut aussi se demander si leur exploit s’explique moins par les «qualités féminines extraordinaires», mais plutôt par l’insuffisance de la performance des leaders hommes comme aux Etats-Unis ou au Brésil.

Très partiel, notre bilan des 50 ans de suffrage féminin pointe le fait que les progrès réels réalisés au fil des cinquante dernières années n’éliminent pas pour autant la nécessité de rester attentifs à la question de l’égalité femmes-hommes en politique. Si le «rattrapage» toujours nécessaire sera peut-être encouragé par la pression internationale à travers des conventions non contraignantes et la course au «palmarès» de l’égalité, l’essentiel relèvera néanmoins de la mobilisation continue des femmes (et de certains hommes) au sein des mouvements sociaux, du monde associatif, des partis politiques et des institutions.


* Thanh-Huyen Ballmer-Cao et Lea Sgier, politologues à l'Université de Genève

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