Hier parangon d’«exemplarité» promis à la plus haute fonction de la République, mais aujourd’hui condamné à de la prison ferme pour détournement de fonds publics… L’ancien premier ministre français François Fillon a vu son destin dérailler à grand fracas avec le «Penelopegate». Soit avec cette affaire d’emplois plus ou moins fictifs dans laquelle il a embrigadé son épouse franco-galloise de 65 ans à l’allure classique qui s’est toujours présentée en mère fière d’avoir élevé cinq enfants, en «paysanne» discrète, amatrice de jardinage et d’équitation, «de nature réservée et peu mondaine». Mère escortée de ses deux enfants, «tous rémunérés à l’Assemblée nationale comme au Sénat pour des tâches parfois très accessoires», selon les mots de Libération.


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«J’ai entraîné ma famille dans une épreuve d’une violence inouïe», affirmait pourtant à la fin de janvier l’ex-locataire de Matignon, 66 ans, champion de la droite pour la présidentielle de 2017, lors d’un rare entretien pour Vous avez la parole sur France 2. Avec sa voix posée, son allure austère qui a longtemps été sa carte de visite face à un président de la République vibrionnant, François Fillon avait soigneusement contesté chacune des accusations nées de cette affaire d’emplois alors présumés fictifs qui a pris le nom de son épouse. Un comble pour celui qui affirmait à la fin de 2016 que «la politique ne [devait] pas être mélangée à la vie privée».

A Penelope Fillon, qui aurait perçu plus de 1 million d’euros pour les emplois d’assistante parlementaire au cœur du dossier, cet «immense scandale fait très mal»: «Je me suis sentie traversée par la foudre, c’est ce que j’ai vécu de pire dans ma vie», dit-elle. C’est que la succession de révélations, au début de 2017 d’abord par Le Canard enchaîné, avait stoppé net l’ascension de François Fillon vers l’Elysée, élection qui semblait pourtant imperdable après cinq ans de présidence du socialiste François Hollande.

«Bref, dit Le Figaro, le couple Fillon a vécu un après-midi cauchemardesque, ce lundi.» Lui a écopé de 5 ans d’emprisonnement, dont 2 ferme, 375 000 euros d’amende et 10 ans d’inéligibilité. Elle, de 3 ans avec sursis, le même montant d’amende et 2 ans inéligibilité, avant un nouveau procès en appel. Plus 1 million d’euros de dommages et intérêts à verser à l’Assemblée nationale. «La droite est sous le choc», écrit encore le quotidien français, qui répercute les vives critiques sur la prétendue indépendance de la justice française. «Les élus LR ne trouvent pas les mots, dans un mélange de surprise, de tristesse et de réprobation.»

C’est l’«humiliation» pour un homme passé par le pinacle il y a trois ans et aujourd’hui «crucifié en place publique» pour avoir contribué «à éroder la confiance des citoyens», selon les considérants résumés par Libé: «Les peines sont lourdes et assorties d’inéligibilité, des sanctions qui ne sont pas souvent prononcées par la justice. De fait, ce sont des signaux visibles pour d’autres parlementaires et autant d’incitations, par la sanction, à agir de la façon la plus éthique qui soit. Cela condamne des pratiques d’un autre âge» et provoque «un choc d’ampleur nationale» pour la RTS:

C’est, plus modestement, «une claque», pour Le Parisien. Et encore! On peut supposer que les éditorialistes des médias hexagonaux s’en seraient donné à cœur joie s’ils n’avaient pas eu à rebondir, ce mardi, sur le tsunami vert qui a balayé les municipales du week-end. Pour la journaliste du Soir de Bruxelles, dont les propos sont repris par la Tribune de Genève, ces peines sont «certes sévères mais plutôt logiques et attendues, quand on se souvient que dès le premier jour du procès des époux Fillon, les procureurs avaient donné le ton en rappelant qu’autrefois le détournement de fonds publics était puni de la peine de mort».

Mais «du strict point de vue pénal, c’est une affaire mineure», alors que «du point de vue politique, c’est au contraire une affaire majeure, puisqu’elle jette un doute sur la légitimité de l’actuel président de la République et ravale la France au rang de république bananière d’Amérique latine», qui «s’est traduite depuis trois ans par une éclipse de la droite», aux yeux de Marianne. Qui parle ici, évidemment, de la fameuse «déclaration de l’ex-procureure du Parquet national financier Eliane Houlette devant une commission parlementaire (10 juin 2020), selon laquelle elle [affirmait] qu’elle avait subi des pressions pour transformer l’enquête préliminaire […] en information judiciaire, débouchant sur une mise en examen».

De quoi semer le doute sur une justice qui serait sortie du rôle qui lui est dévolu. Mais «ce n’était pas le sujet» de Nathalie Gavarino, la présidente de la 32e chambre du Tribunal correctionnel de Paris, indique L’Obs. Il fallait pour elle balayer «la fumée opaque qui entourait depuis quelques jours le dossier Fillon. La demande des avocats de la défense de rouvrir les débats? Rejetée, en à peine trois mots.»

Cependant, «François Fillon n’a pas dormi en prison lundi soir, puisqu’il a fait appel de sa condamnation et qu’aucun mandat de dépôt n’a été requis contre lui. On mesure néanmoins le caractère infamant de ces 2 ans de prison ferme prononcés à l’encontre d’un premier ministre dont la carrière politique est fort honorable» aux yeux du Télégramme de Morlaix. «Car Fillon n’est pas Balkany et cette condamnation qui l’accable aurait tout aussi bien pu s’appliquer à Jacques Chirac pour les «frais de bouche» de l’Hôtel de Ville de Paris»…

… François Fillon appartient néanmoins à une génération politique habituée à vivre dans une certaine opulence, aux frais du contribuable. Et il n’appliquait pas à sa famille la rigueur qu’il préconisait pour les Français

Alors, «trop sévère, le jugement Fillon? Chacun en jugera», commente également Libération. «Mais l’épilogue de l’affaire […] fait retomber en grande partie le soufflé monté par la droite autour de la procédure. Le tribunal n’a pas trouvé trace convaincante du travail de Penelope Fillon; les juges ont surtout retenu que l’épouse de François Fillon, sans être ni forcée ni piégée, avait elle-même déclaré, avant l’affaire, qu’elle n’était pas l’assistante parlementaire de son époux, alors même qu’elle en percevait la rémunération. Or, cette déclaration et les forts soupçons sur l’inanité des tâches accomplies étaient sur la place publique dès les premiers jours.»


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