La crise épidémique a mis en lumière les inégalités les plus accablantes. L’après-crise nous promet déjà d’exacerber la polarisation politique et le malaise social. Chômeurs en fin de droits, congés pour les nouveaux pères, les avancées sociales d’avant le confinement sont remises en cause. Les conditions de la retraite des femmes vont se durcir. La précarité et la vulnérabilité d’une frange de la population nous ont déjà sauté au visage avec les images des files de sans-papiers, d’employés au noir ou simplement de travailleurs pauvres attendant leur sac de nourriture. Comment venir en aide aux 8% de la population touchés par la pauvreté? Alors que l’on s’attend à une hausse du chômage jusqu’à 4,1% l’an prochain, la perspective pour les intérimaires ou les sans-papiers de retrouver un emploi est sombre. Le Seco prévoit une diminution de 7% des emplois dans l’industrie et jusqu’à 12% dans la restauration et l’hôtellerie.

Un «plan de renoncements»

Les premiers effets du recul économique vont se faire sentir dans les projets de politique sociale aux Chambres fédérales. La crise épidémique provoquera pour la Confédération un endettement supplémentaire de 100 milliards de francs qui nécessitera un «plan de renoncements», prévient ainsi Rolf Dörig, président de Swiss Life, dans une interview à l’Aargauer Zeitung. Pour lui, pas question d’étendre encore la couverture sociale. Premier visé, car impossible à financer dans les circonstances actuelles selon lui, le congé paternité de deux semaines que les Chambres ont accepté l’an dernier et contre lequel l’UDC a lancé un référendum. Mais aussi la rente-pont pour les chômeurs âgés en fin de droits, en débat aux Etats.

Après avoir applaudi infirmières et vendeuses, la pilule sera difficile à faire passer en votation l’an prochain

Mais c’est la prévoyance vieillesse et l’âge de la retraite pour les femmes qui vont voir s’affronter le plus radicalement gauche et droite. Les caisses de pension, qui souffrent déjà de la politique des taux d’intérêt négatifs de la BNS, attendent une diminution du taux de conversion. Alors que le chômage réduira encore les prélèvements sociaux et que le pouvoir d’achat sera impacté, comment combler les lacunes de financement de l’AVS, estimées à plus de 26 milliards de francs jusqu’en 2030? La réforme proposée par le Conseil fédéral, après le rejet du premier projet en 2017, prévoit l’élévation de l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans. Avant même la crise pandémique, syndicats et gauche unie faisaient bloc contre ce projet. Après avoir applaudi infirmières et vendeuses, aux salaires les plus faibles, la pilule sera difficile à faire passer en votation l’an prochain. L’équilibre de l’AVS passe aussi par une augmentation de 0,7% de la TVA. Une augmentation inacceptable avec la crise économique qui s’annonce, s’insurge ainsi le sénateur PLR Josef Dittli.

Retraite à 67 ans?

Comme si le sujet n’était pas assez explosif, est venue s’y ajouter la proposition du conseiller aux Etats zurichois Ruedi Noser de faire passer l’âge de la retraite à 67 ans pour tout le monde, moyennant deux semaines de vacances supplémentaires. Mais, alors que chacun craint pour son emploi et que les plus de 55 ans remplissent déjà les listes d’attente des chômeurs de longue durée, ce débat va alourdir le climat politique et social. «Il faut un plan de renoncements», selon le patron de Swiss Life. Mais sans débat sur la répartition équitable de la facture de la crise sanitaire, la politique sociale se prépare à de nouveaux blocages et à de nouvelles fractures.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Ils ne représentent nullement la position du Temps.