L'Union européenne va bientôt s'enrichir d'un jeune Etat nouvellement né de la volonté exprimée au suffrage universel par la majorité de ses citoyens. Ce qui ouvre, disent les commentateurs, des perspectives similaires à d'autres revendications indépendantistes: après le Monténégro (650000 habitants), le tour du Kosovo, ou d'autres encore qui clament leur droit à la pleine souveraineté au nom de la démocratie bien sûr, mais aussi de la différence culturelle, historique, linguistique ou ethnique.

Un émiettement du pouvoir central ou centralisateur, qui laisse présager de beaux jours à la bureaucratie nationale ou internationale disent d'aucuns, ce à quoi d'autres répliquent en invoquant le droit à l'autodétermination des peuples. Et l'ONU s'enrichira elle aussi d'autant de nouvelles voix de mini-Etats comptant moins d'un million d'habitants, comme c'est déjà le cas pour une quarantaine d'entre eux activement courtisés à l'heure des votes... Tout cela sous l'œil bienveillant des Cinq dits Grands, en particulier de la Chine, toujours championne du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes dès lors qu'il s'agit des autres, et surtout pas de ce qu'elle estime être ses «affaires intérieures», notamment concernant le Tibet.

Le Tibet justement. La discussion est souvent animée parmi les Tibétains, dans les communautés exilées au premier chef, où les contradictions sont parfois durement vécues entre l'indubitable respect envers le dalaï-lama et l'urgence de sauver l'altérité nationale menacée de sinisation. Nombre de Tibétains ont conscience du pouvoir unificateur de leur chef spirituel, ambassadeur impeccable de la cause de son peuple autour duquel se rangent les sympathies, parfois l'action politique.

C'est à lui que se confient les espoirs désespérés des Tibétains de l'intérieur, directement victimes du bulldozer chinois lancé à plein régime sur le territoire ancestral sans le moindre égard pour les traditions ni l'environnement.

Dans le contexte du monde d'aujourd'hui, le rôle double - à la fois guide spirituel et leader politique - du XIVe dalaï-lama ne fait guère recette sur la scène internationale: se retrancher derrière le premier permet aux politiciens de tous horizons de laisser commodément de côté le second, et de faire ainsi l'économie d'une réflexion, donc d'une recherche de solution, au problème de fond, celui du fait accompli de l'invasion d'un pays par son voisin. Comme nous le rappelait ces jours-ci un célèbre dissident chinois de passage à Genève, Xu Wenli, l'un des pères du premier Mur de la démocratie de 1979 à Pékin, «le dalaï-lama a pour lui la force morale et la stature internationale, le régime chinois se base sur la seule force des armes».

Selon les normes juridiques internationales en vigueur, pourquoi l'indépendance de Sainte-Lucie (150000 habitants), Kiribati (80000), Monaco (34000) ou encore Nauru ou Tuvalu (chacun 10000 habitants), et pas le Tibet et les 6 millions de Tibétains? Pour rappel: un territoire, un peuple, une langue, une administration, un drapeau, une monnaie, un système de communications, des frontières délimitées, sont les attributs fondamentaux reconnus d'une nation indépendante. Tel était le cas du Tibet jusqu'en 1950. Est-ce parce que le régime de Pékin, invoquant l'héritage impérial, s'échine à seriner que le Tibet lui appartient qu'il faut accorder crédit à une interprétation biaisée des faits?

Qu'est-il advenu de la résolution de la Conférence parlementaire sur le Tibet de novembre 2002, à laquelle participaient des députés suisses, invitant notamment «les gouvernements des Etats européens à soulever la question du droit du peuple tibétain à l'autodétermination au troisième comité de l'Assemblée générale des Nations unies»? Comme d'autres résolutions du Parlement européen ou des Nations unies, aux oubliettes pour de douteux motifs d'opportunisme mercantile, ou par crainte de froisser les susceptibilités pékinoises?

Qui a décrété l'intangibilité des frontières actuelles imposées par la force des armes? Car il y a eu en 1950 invasion militaire caractérisée, même si l'opinion internationale ne s'en est guère souciée. Faut-il rappeler, ne serait-ce que sur sol européen, le démantèlement des empires, l'effondrement d'alliances éphémères, les engloutissements temporaires et les renaissances inattendues? De récents exemples en témoignent - que ce soient les pays Baltes, les rejetons de l'ex-Yougoslavie ou les républiques asiatiques ex-soviétiques, le divorce tchéco-slovaque à l'amiable, maintenant la décision monténégrine, rien ne permet de préjuger de l'avenir: si Mao prétendait que «le pouvoir se trouve au bout du fusil», l'écrivain Lu Xun disait dès 1926 que «les mensonges écrits à l'encre ne pourront jamais déguiser les faits écrits dans le sang».

Claude B. Levenson vient de publier «L'an prochain à Lhassa», Ed. Ph. Picquier/poche.

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