Revue de presse

«Après Orlando, on va s’enflammer, puis on oubliera. Ça suffit!»

La tuerie de masse en Floride suscite la révolte. Dans les débats qui ont déjà commencé, gays et musulmans ne veulent pas être instrumentalisés, et le lobby des armes est à nouveau dénoncé

«La pire tuerie par armes à feu dans l’histoire des Etats-Unis», écrit le site américain Quartz, cité par Courrier international. «Une nouvelle plaie béante», «la terreur et la haine», alors que la ville était encore sous le choc du meurtre, vendredi en pleine séance de dédicace, de la chanteuse Christina Grimmie… Le massacre d’Orlando en Floride, où un homme a ouvert le feu dans la nuit de samedi à dimanche, tuant au moins 50 personnes, fait évidemment la Une des journaux ce lundi. Le Télégramme de Morlaix évoque l’ombre de Daech, puisque «le responsable de la tuerie a fait allégeance au groupe Etat islamique», selon CNN, lit-on sur le site de TF1.

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Sur place, l’horreur pure et simple. «Il y avait des corps partout. Sur le parking, on les étiquetait: rouge, jaune, en fonction de l’urgence des soins. Pantalons enlevés, t-shirts découpés pour trouver les impacts de balles… Du sang partout.» Une des premières personnes à twitter depuis les lieux de la fusillade, le reporter local Stewart Moore, annonçait que l’on suspectait l’assaillant d’avoir une bombe, ce qui n’a pas été confirmé par la police, indique la BBC.

«Cet attentat démontre que l’Amérique n’est pas plus protégée que l’Europe», écrit pour sa part la correspondante du Figaro aux Etats-Unis: «Fort Hood, Boston, Chattanooga, San Bernardino et maintenant Orlando. L’Amérique peine à trouver la riposte face à l’offensive d’une nébuleuse islamiste terroriste qui étend sa force de frappe et de recrutement à travers toute la planète, via Internet. Malgré des attentats à répétition, les élites du pays sont restées longtemps convaincues que l’océan, et surtout sa capacité d’intégration, mettait le pays à l’abri du phénomène de radicalisation des minorités musulmanes qui frappe l’Europe.»

De toute manière, les chiffres sont là. Selon Mass Shooting Tracker, une base de données sur les fusillades, «il y aurait eu 372 mass shootings – dans lesquelles un tireur tue ou blesse plus de quatre personnes – aux Etats-Unis, en 2015. 469 personnes auraient trouvé la mort dans ces circonstances et 1387 auraient été blessées.» Le pire, pour les familles, c’est l’incertitude qui règne encore sur l’espérance de vie des blessés les plus graves, à lire les reportages du New York Times et de l’Orlando Sentinel.

Cette fois, alors que l’on est en pleine campagne électorale aux Etats-Unis, les candidats se sont exprimés sur Twitter, indique la RTBF. Donald Trump, le premier, a régi sobrement, puis «plus en détail», avant d’attaquer directement le président Obama durant sa conférence de presse. Ça va d’ailleurs servir sa cause, prévoit The Economist. Sa rivale démocrate, Hillary Clinton, elle, «a dit s’être réveillée en apprenant cette nouvelle dévastatrice. Attendant encore davantage d’informations avant de se prononcer plus longuement, l’ex-première dame a indiqué que ses pensées vont à ceux qui ont été affectés par cet acte horrible.»

Reste que pour le magazine en ligne Slate, «la pire conséquence de la tuerie […] serait une manipulation de la question gay par les droites extrêmes». Car «déjà, sur Facebook et ailleurs, les gens disent: «Vous voyez ce que c’est d’appartenir à une minorité sexuelle», faisant le lien avec les assassinats continuels de personnes trans à travers le monde, largement peu relayés par les médias.» Alors, «la première réponse évidente, c’est la compassion manifestée partout par les leaders gays, les politiques et les chefs d’Etat. Orlando, tuerie exceptionnelle, va devenir le symbole de l’homophobie de tous les jours».

«Il y aura les messages poignants. Et déjà d’autres beaucoup plus «formulaïques», qui […] font lever les yeux au ciel. […] Récolter 800 retweets en écrivant une phrase totalement dénuée de message sortant de l’ordinaire (le tweet de Manuel Valls)» met mal à l’aise Slate… ainsi que les platitudes des rares personnalités gays qui ont fait leur coming out en France (celui de Jean-Luc Romero)»:

Et la seconde réponse? «C’est celle de Gregg Gonsalves, un des anciens d’Act Up, celle de dire tout de suite que cette affaire va diviser encore plus les gays des musulmans et qu’il le refuse. «Pas en mon nom», dit-il. […] Voilà ce que soulève la fusillade d’Orlando. […] Déjà, cette affaire comporte tous les éléments d’une histoire politique, mêlant terrorisme supposé, homophobie et intégration d’immigrés afghans. Les associations LGBT vont être en première ligne et on peut prévoir que la pression politique sera importante.»

Anjali Sareen, aussi, «voyageuse à plein-temps et écrivain, blogueuse sur TheLitmoLife.com, «toute cette m*rde» la «rend malade», écrit-elle sur Le Huffington Post, dans un texte de colère, composé avec poigne: «On va voir des déferlements d’amour et de soutien en provenance d’autres villes. On va lire des posts Facebook plus nombreux de la part de personnes qui diront leur colère, ou leur tristesse, ou leurs prières. On va voir des mots clés Twitter pour venir en soutien aux habitants d’Orlando.»

Mais encore? «On va voir des mêmes faits à partir de drapeaux arc-en-ciel. On va discuter des meilleures manières de transformer toute cette haine. […] On va se lancer dans des débats enflammés dans les commentaires d’articles comme celui-ci, où la plupart d’entre nous penseront que ce sont les armes à feu le problème et certains d’entre nous qu’un gentil avec une arme aurait pu résoudre le problème. On va s’engueuler avec nos collègues au déjeuner sur la crise sanitaire mentale en Amérique et sur le vrai sens de «terrorisme». On va parler de religion, d’extrémisme et de violence. Et ensuite, on oubliera. Ça suffit.»

Alors, «ça suffit, répète Anjali Sareen à plusieurs reprises: «On a tous trop peur pour promouvoir l’idée que la réponse à notre problème d’armes à feu n’est peut-être pas de «réguler» – ça pourrait plutôt être d’interdire toute arme à feu quelle qu’elle soit à l’intérieur des frontières américaines jusqu’à ce qu’on résolve nos putains de problèmes. Ça suffit de s’écraser devant les Américains qui se cramponnent à leurs armes comme si leur vie en dépendait. Ça suffit de militer sur les réseaux sociaux sans véritable appel à l’action. Ça suffit.»

Ça suffit, car «l’Occident, berceau de la nation démocratique et des libertés modernes, est attaqué pour ce qu’il est… à un moment où il n’a jamais autant douté de lui-même. Ces libertés choquent; elles créent l’envie ou le scandale. En janvier 2015 à Paris; en juin 2016 à Orlando, on ne s’en est pas seulement pris aux blasphémateurs du crayon ou aux homosexuels. On s’est attaqué à l’idée même — inadmissible et subversive pour certains — de toutes ces libertés prises ensemble», déplore enfin Le Devoir. Contre cela, le geste est-il «idéologique, programmatique, logistique? vague ou précis?»

Mais le pire, pour le quotidien de Montréal, c’est que «peut-être, samedi soir, dimanche matin, dans les brumes d’Orlando, Donald Trump s’est-il rapproché des conditions gagnantes… aussi perverses soient-elles».

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