Revue de presse

Après presque dix ans, la Fed prend le pari de la fin de l’argent gratuit

Les médias saluent la décision de hausse des taux de la Réserve fédérale américaine. Monter ou ne pas monter, telle était la question. Pour l’heure, c’est en tout cas le début de la fin d’une finance mondiale coincée dans ce dilemme digne de Hamlet

«C’est fait!» s’exclame Le Devoir de Montréal. Ce mercredi à 20 heures suisses tapantes, comme on l’a vu en direct au 19.30 de RTS Info, la présidente Janet Yellen, aux commandes de la Réserve fédérale américaine (Fed) «s’est dite consciente des craintes que ses politiques suscitaient à l’étranger et répété que le mieux que son institution pouvait faire était de se montrer aussi transparente que possible» pour annoncer que la Fed avait relevé son taux d’intérêt directeur. Pour la première fois en presque dix ans, et comme s’y attendaient les marchés.

Le communiqué du Comité de politique monétaire (FOMC) précisait que le taux interbancaire au jour le jour qui évoluait depuis fin 2008 entre 0 et 0,25% afin de soutenir la reprise était relevé d’un quart de point pour passer à une fourchette de 0,25% à 0,5%. Le Comité a aussi promis que le relèvement des taux serait ensuite «graduel». «Graduel», «c’est le mot clef aujourd’hui», selon le blog ProfesseurForex.com.

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L’Obs, pour être plus clair à propos d’une décision qui peut «paraître un peu éloignée des préoccupations quotidiennes de certains», résume la situation en disant que c’est «la fin de l’argent gratuit». Et ajoute: «Bienvenue dans l’inconnu!», puisqu’on a affaire à «un revirement très important pour l’économie mondiale».

A vrai dire, titre le Financial Times, c’est un «pari historique» que prend Janet Yellen avec son board. «At last», «enfin» car «c’était le dernier moment», commente-t-il, «pour que la Fed fasse son boulot». Mais le tournant «pose plus de questions qu’il n’en résout», prévient le Wall Street Journal. Serait-ce que les Etats-Unis «ont vaincu la crise?» Très didactique, Le Huffington Post écrit que «c’est plus compliqué». On s’en doute un peu, surtout avec la manière, contestée, de calculer le taux de chômage chez l’Oncle Sam.

Pour commencer, Le Figaro rappelle les éléments historiques: «Fin 2008, dans la foulée de la faillite de la banque Lehman Brothers et de la chute de Wall Street, les Etats-Unis craignaient un effondrement du système de crédit et l’amorce d’une période dramatique de déflation. C’est pour contrer la «grande récession» et relancer une économie américaine mise à mal par l’éclatement de la bulle immobilière en 2007 que la Fed» avait réduit ses taux à «quasiment zéro».

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A alors suivi cette quasi-décennie d’immobilisme, et puis, maintenant, cette «sortie en douceur de l’ère Bernanke», selon la formule des Echos. Mais «mieux vaut tard que jamais», commente la Neue Zürcher Zeitung: c’est «un signe de force» de l’économie américaine, dit-elle, et «aussi une raison d’espérer pour l’Europe». Le Business Insider illustre d’ailleurs l’événement par la photographie lourdement symbolique du décollage d’une fusée, suggérant que les bourses réagissent en tout cas favorablement. Bon voyage…

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Pour donner une idée de l’importance historique de la chose – même si beaucoup de médias parle de «dovish rise», de «hausse du statu quo» – le Guardian précise que «la dernière fois que la Fed avait rehaussé ses taux, Tony Blair était premier ministre en Grande-Bretagne, George Bush président des Etats-Unis et il n’y avait pas encore de iPhone dans les boutiques». Et comme son commentateur, Larry Elliott, adore les métaphores culturelles à priori les plus éloignées du monde de l’argent, elle met ainsi fin à une indécision digne du «dilemme de Hamlet»: «Les dés sont jetés.»

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Jetés «avec prudence» quand même, selon Le Monde, et la majorité des médias. Un quart de point: difficle de dire que «le mouvement ne se fait pas «à pas comptés». Car «la voie que peut emprunter la banque centrale américaine reste étroite». «La Fed se plie en quatre pour garantir aux marchés que, en s’engageant sur une voie «progressive», ce ne sera pas un cycle traditionnel de taux d’intérêt», commente Mohamed El-Erian, économiste chez Allianz, en référence au rythme rapide de hausse qui avait prévalu par exemple sous la présidence d’Alan Greenspan.»

Pour ce qui est des implications en Suisse, la Tribune de Genève prévoit «une appréciation du dollar, y compris contre le franc suisse». Implicitement, cela «serait bien vu par les gardiens de notre politique monétaire, car le franc suisse reste «toujours nettement surévalué», selon Thomas Jordan, directeur de la BNS. La Handelszeitung est elle aussi prudente: la décision de la Fed comporte certes des avantages, avec des «échanges en dollars qui deviennent plus intéressants» et un «probable affaiblissement du franc suisse». Mais l’indécision de la Banque centrale européenne «reste un problème».

Grandes banques, grandes divergences

«Le monde des grandes banques centrales est désormais entré dans l’ère des grandes divergences», explique en effet Libération. «D’un côté, une Fed qui siffle la fin de dix années de politique monétaire accommodante. De l’autre, une Banque centrale européenne bien décidée à continuer sur la voie d’une politique d’assouplissement monétaire avec des taux d’intérêt proches de zéro.»

Il semblerait que l’on ne soit pas tout à fait sortis de l’auberge inhospitalière qui avait ouvert ses portes au monde en 2008.

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