Opinion

Après le rejet de la RIE III, la classe moyenne demande des mesures concrètes

Le 12 février, la population suisse a rejeté nettement la réforme de la fiscalité des entreprises présentée par le Conseil fédéral et les cantons comme un facteur de dynamisation de l’économie et de l’emploi. Martin Flüge, responsable du dialogue politique à Caritas Suisse, propose des recettes pour stabiliser la classe moyenne

La politique en faveur de la classe moyenne est en vogue. Divers milieux plaident pour des réductions fiscales. Mais «la classe moyenne» n’existe pas en tant que telle, comme le montrent clairement les récents rapports du Conseil fédéral et de l’Office fédéral de la statistique. D’abord, les concepts utilisés sont flous et ne tiennent absolument pas compte d’importantes disparités entre ménages à revenu identique. Ensuite, les données soulignent que les différences au sein de la classe moyenne sont énormes. Tenter de soutenir cette dernière à l’appui de solutions applicables à tous les cas ne devrait par conséquent guère être promis au succès.

Risque élevé de dégringolade

Il en va autrement au bas de l’échelle de la classe moyenne, où les données statistiques sont plus fiables. De plus, de par notre travail quotidien, nous – à savoir Caritas – connaissons la situation des personnes confrontées à des difficultés financières. Nous savons d’où proviennent les écueils et comment les gommer, ou les atténuer pour le moins. En Suisse, environ 1,1 million de personnes sont en situation de pauvreté ou menacées de l’être, dont 234 000 enfants. La transition vers la catégorie inférieure de la classe moyenne est imperceptible; pour de nombreux ménages, le risque de dégringolade est élevé.

Les facteurs majeurs influant sur la situation économique de ces ménages sont connus: côté recettes, il s’agit de l’emploi rémunéré, du montant du salaire et du niveau de formation. Côté dépenses, les premiers secteurs de coûts sont les primes d’assurance maladie, les frais de logement et les dépenses engendrées par les enfants. A cela s’ajoute, pour les familles, la disponibilité d’un accueil extra-familial pour les enfants et le montant des coûts qu’il représente.

Education et santé

Les mesures politiques nécessaires sont évidentes: il faut premièrement davantage de formation pour assurer l’employabilité. Seules des formations de base et continues, sanctionnées par des diplômes reconnus, garantissent cette dernière sur le marché du travail et permettent d’améliorer les revenus. Pour qu’un maximum de travailleurs accèdent au «monde du travail 4.0», il faut rendre la formation continue obligatoire et soutenir largement les formations de rattrapage. Il y a deuxièmement lieu de compenser les coûts élevés engendrés par les enfants moyennant des allocations familiales plus généreuses. Les pouvoirs publics doivent de surcroît proposer des structures d’accueil extra-familial comme un service public – donc à l’échelle du pays tout entier et à un prix abordable.

Troisièmement, il convient de lutter contre le fardeau croissant des primes d’assurance maladie en renforçant spécifiquement la réduction des primes. Des prescriptions aux cantons doivent d’une part garantir que des parties croissantes de la classe moyenne inférieure ne perdent pas leurs droits. Des primes réduites pour les enfants et adolescents peuvent, d’autre part, décharger spécifiquement un pan important de la classe moyenne.

Changement de cap nécessaire

Les contours d’une politique adaptée en faveur de la classe moyenne seraient donc tout tracés. Mais l’analyse des débats politiques en cours incite peu à l’optimisme. La Suisse dispose certes d’une loi sur la formation continue mais n’a pas l’argent pour la mettre en œuvre efficacement. Un fonds destiné à financer les formations de rattrapage a essuyé le refus du parlement. Les interventions parlementaires visant à doper les allocations familiales sont vouées à l’échec. Et si la Confédération veut mettre des moyens financiers à disposition pour améliorer l’accueil extra-familial et en réduire le prix, le parlement s’y oppose farouchement. Les cantons ont économisé près de 170 millions de francs entre 2011 et 2014 au chapitre de la réduction des primes d’assurance maladie et le Conseil fédéral entend aujourd’hui, à son tour, débourser 75 millions de moins. En parallèle, les dépenses pour l’armée, l’agriculture et la construction routière sont revues nettement à la hausse.

Si les milieux politiques se soucient vraiment de la classe moyenne, un sérieux changement de cap est nécessaire, faute de quoi les risques de recul augmenteront fortement au sein de cette classe de la population. Et les conséquences que cela induirait peuvent être aujourd’hui clairement observées aux Etats-Unis et dans de nombreux pays européens.

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