En tête

Après Trump, continuer le combat

Le Parti démocrate, marginalisé, doit se reconstruire et trouver de nouveaux leaders. Une tête de liste: Kamala Harris

C’est le monde à l’envers. Les caudillos étaient au sud. En voici un à Washington, fort en gueule porté au pouvoir par une majorité de grands électeurs contre une majorité de votants de base. L’Europe en est elle-même toute chavirée. Les nationalistes de tout poil sont ravis, les autres marris de n’avoir rien vu venir; mais tous trouvent les mêmes mots: les élites oubliaient et méprisaient le peuple, et le peuple s’est vengé.

L’unanimité de cette explication la rend suspecte. Les Américains, majoritaires, qui ont choisi Hillary Clinton sont-ils hors du peuple? Donald Trump est-il le bon sauveur des paupérisés révoltés par trop d’inégalité que l’exhibitionnisme arrogant du milliardaire met mieux que tout en lumière? La complexité a été perdue en chemin.

Lent basculement du monde

La vérité, c’est que les élus, aux Etats-Unis comme en Europe, quel que soit leur parti, affrontent le même défi du lent basculement du monde: des centaines de millions d’hommes et de femmes, dans les régions oubliées ou soumises à l’Occident au temps de sa gloire, se sont mis à produire et à bouger. Cette mobilité concurrente est un traumatisme.

La réponse de Trump et de ceux qui l’applaudissent, c’est la frontière, le mur, pour barrer la route aux produits et aux producteurs; le refus du partage multilatéral des avantages et du mélange des cultures pour protéger l’indigénat blanc.

Hillary Clinton pas la mieux placée

La réponse des autres est plus empruntée, elle n’a pas la simplicité policière des recettes nationalistes. Et aux Etats-Unis – on l’a dit ici –, Hillary Clinton n’était pas la mieux placée pour parler à ceux qui font le plus durement les frais de cette révolution et demandent le rétablissement d’un peu d’équité.

Bernie Sanders était plus adéquat, mais la machine républicaine aurait à coup sûr terrassé «the communist». La sénatrice Elizabeth Warren, venue du peuple, défiant l’oligarchie financière, aurait pu, elle, vaincre l’homme des tours dorées.

Il fallait la voir, il y a un mois, pousser à la démission le CEO de l’empire Wells Fargo après avoir dévoilé en audition publique les turpitudes de sa banque. Mais cette battante est presque aussi âgée que Clinton, et Sanders, qui demande maintenant la reconstruction de son parti à partir de la base, sera bientôt dans les régions canoniques.

Majestueusement élue en Californie

Alors qui, chez les démocrates? Kamala Devi Harris, par exemple, qui va débarquer en janvier à Washington, nouvelle sénatrice majestueusement élue en Californie. C’est l’anti-Trump radicale, venue d’un Etat qui peut être l’avant-garde de la reconquête.

On a dit de cette femme de 51 ans qu’elle était une sorte d’Obama au féminin: dans quatre ans, dans huit ans, après une bonne dose de caudillisme blond, dans un pays qui sera de moins en moins blanc, cette filiation pourrait être une séduction.

Fille d’une cancérologue venue de l’Inde et d’un professeur d’économie d’origine jamaïcaine, Kamala Harris n’a pas eu, comme le président élu, une jeunesse dorée. Après le divorce de ses parents, elle a vécu à la dure dans la banlieue noire de Berkeley, avec sa mère et sa sœur.

Elle refuse de requérir la peine de mort

A la fin de ses études de droit, elle s’est fait les dents dans la pétaudière d’Oakland, en face de San Francisco. Puis elle a traversé le pont pour devenir procureure, et en 2010, elle a été élue Attorney general de Californie, autrement dit ministre de la Justice.

Une carrière publique toute droite, mais dans laquelle la nouvelle sénatrice a démontré une grande volonté de réforme et pas mal de courage. Quand elle était procureure, Kamala Harris a refusé, par hostilité de principe à la peine capitale, de requérir la mort contre le meurtrier d’un policier, alors que tout le monde, y compris la sénatrice démocrate qu’elle va remplacer à Washington, la sommait d’agir sans pitié.

Elle vide les prisons des petits délinquants

Aujourd’hui, ministre d’un Etat qui a la piqûre létale dans sa loi (ce que les citoyens viennent de justesse de confirmer), elle ne peut que se soumettre; mais les peines capitales prononcées, en Californie, ne sont plus exécutées, avec cette conséquence aberrante: il y a près 800 condamnés dans le couloir de la mort.

Kamala Harris a aussi entrepris de vider les prisons des petits délinquants en leur imposant, plutôt que la détention, une formation professionnelle obligatoire débouchant sur un emploi. Cette réforme, dont s’inspirent maintenant d’autres Etats, a fait passer le taux de récidive dans ce groupe de détenus de 53 à 10%.

La caution de la Cour suprême

La légalisation du mariage pour tous dans le pays est aussi passée par elle. Grâce à une initiative populaire, les conservateurs avaient réussi, en Californie, à faire interdire les unions homosexuelles. Un juge a cassé le vote en déclarant le texte anticonstitutionnel.

Kamala Harris, bravant la volonté des électeurs, a refusé de faire appel de ce jugement, qui est parti devant la Cour suprême. Les juges de Washington ont confirmé l’arrêt californien, et le mariage gay est devenu ainsi la loi des Etats-Unis.

Pourquoi pas une métisse à la Maison-Blanche?

Maintenant que la ministre est devenue sénatrice, cette énergie va se déployer au Congrès. Pour les démocrates, la tâche sera rude. Il y a longtemps que le balancier n’était pas parti si loin du côté républicain, et souvent le plus ultra. Le parti d’Obama a non seulement perdu la Maison-Blanche et – ce n’est pas neuf – le contrôle des deux chambres, il est aussi très affaibli dans de nombreux Etats, et la Cour suprême va retomber pour longtemps du côté conservateur.

Les démocrates n’ont d’autre choix que d’entreprendre la reconstruction qu’appelle Bernie Sanders. Kamal Harris devrait y tenir l’un des premiers rôles, et paradoxalement, c’est peut-être le sommet qui est le plus facile à reconquérir. Les Etats-Unis ont eu un président afro-américain. Ils n’ont pas eu de présidente. Pourquoi pas une métisse à la Maison-Blanche?

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