Une fièvre intense s’est répandue après l’interdiction des minarets décidée par la majorité des Suisses dimanche dernier. Elle touche bien entendu Le Temps: de partout, des lecteurs et des internautes expriment avec une intensité rarement observée leur opinion ou leur (res) sentiment. Amertume, honte et colère de la minorité stupéfaite du résultat, alarmée par ses conséquences. Mise en cause des élites (dont les médias, souvent désignés) pour beaucoup de partisans de l’interdiction, dont la parole si rare avant la votation semble s’être libérée. Et qui veulent préciser les raisons de leur choix, refu­sant d’être taxés d’islamophobie, de xénophobie ou d’ignorance. Car derrière les minarets, c’est l’extrémisme islamique et l’ostentation de la foi qui sont invoqués, la peur de les voir menacer la sécularisation de notre société. Un deuxième débat, non moins virulent, s’est développé sur la démocratie directe. Notre éditorial, mardi, questionnait son usage dans pareil cas. Beaucoup de correspondants nous en font le reproche: la souveraineté populaire, à leurs yeux, est un absolu démocratique qu’il est sacrilège de mettre en cause. Par les quelques lettres reproduites dans cette page, nous avons tenté de refléter l’éventail très large de ces considérations. Nous y avons ajouté un texte d’Alain Campiotti, ancien rédacteur en chef adjoint puis correspondant à New York du Temps. C’est une autre lettre encore, qui parle des liens qui rattachent des hommes au-delà des péripéties collectives. Liens de l’amitié et de l’estime, au milieu des nuées inquiètes. (Jean-Jacques Roth)

Vertu collective…

S’il est vrai, comme vous l’écrivez dans votre éditorial du 30 novembre, que les musulmans de Suisse ne méritent pas l’injustice de ce vote sanction inspiré par la peur, les fantasmes et l’ignorance, il me paraît d’autant plus indispensable de se poser la question suivante: que vaut encore notre sacro-sainte démocratie directe? Depuis des années, à l’occasion de chaque votation fédérale surtout, je ne puis m’empêcher de méditer ce que l’homme de lettres écossais Thomas Carlyle écrivit au début du XIXe siècle à propos de la démocratie (je traduis): «Je ne crois pas en la vertu collective des individus stupides.» Force m’est, en effet, d’être aujourd’hui convaincu que l’ignorance évoquée dans votre éditorial est principalement due à la stupidité de la majorité de celles et ceux qui ont voté oui à l’interdiction des minarets le dimanche 29 novembre 2009. Jean de Muralt, Genève

Et les libres-penseurs?

[…] Il est surprenant que dans les nombreux commentaires entendus, il ne soit fait mention que de «la victoire de l’extrême droite», du «vote de la peur» ou de «vote honteux». Il n’est pas tenu compte de l’opinion de dizaines de milliers de citoyens suisses ou binationaux, qui sont agnostiques ou athées, situés politiquement à gauche et intellectuellement «libres penseurs», dont je fais partie et qui de ce fait sont considérés par certains comme intolérants, voire fascistes. Et cela me fait horreur.

Pour ces citoyens, l’implantation de nouveaux lieux de cultes […] représente une régression pour l’ensemble de l’humanité. Ces citoyens sont pour une atténuation lente de l’influence des religions et des sectes et favorables à des entraves, associées à des protections juridiques et politiques, pour contrer leur développement pernicieux. Ils sont pour l’accès intensifié pour tous les peuples à une instruction universaliste et laïque qui privilégiera la tolérance […] Jean-Pierre Crippa, Goudargues, France

Verdict antidémocratique

[…] En Suisse, nous avons tendance à qualifier une décision de «démocratique» dès qu’elle suscite une majorité de suffrages auprès des votants. Or, à mes yeux, le verdict de dimanche n’a rien de démocratique. Il ne fait qu’entériner une mesure discriminatoire à l’encontre d’une minorité religieuse. […] Il est extrêmement réducteur de définir la démocratie comme étant le produit de ce que souhaite la majorité de la population. Dans une démocratie, les lois encadrant la pratique d’une confession sont les mêmes pour tous les citoyens. Interdire la construction de minarets revient donc à introduire une inégalité de traitement entre des citoyens d’un même pays, mais de confessions différentes. […] En France, quand une proposition de loi viole les principes fondamentaux de la république laïque, celle-ci, pour autant qu’elle ait été avalisée par le parlement, est envoyée à la corbeille par les juges de la Cour constitutionnelle. Et, sincèrement, je crois que la démocratie en ressort renforcée. Christophe Wildi, Le Grand-Saconnex (GE)

Culpabilisation collective

[…] Je trouve choquante la réaction des médias et de la classe politique. «Consternant», «il faut se hâter de l’expliquer à nos voisins ou aux pays musulmans», peut-on lire ici ou entendre là. Ou comme dans le titre de votre éditorial: «La peur et l’ignorance». Ce que je trouve consternant, c’est […] cette tentative de culpabilisation collective, comme si les citoyens suisses qui se sont prononcés en masse étaient des demeurés ou des paranoïaques de la menace islamiste. Ces réactions démontrent en tout cas l’emprise du terrorisme intellectuel des fondamentalistes musulmans contre lesquels l’initiative était dirigée. Victor Gani, Conches (GE)

J’ai honte d’être Suisse

J’ai honte d’être Suisse. Le résultat de la votation sur les minarets me sidère et me navre. Penser qu’une majorité de Suisses refuse à un pourcentage important le droit de montrer où est son lieu de culte me fait douter de l’évolution de nos concitoyens. Il y a environ un siècle, avec la création de la Croix-Rouge, notre pays montrait au monde sa solidarité. Aujourd’hui, il s’est entièrement refermé sur lui-même. C’est à pleurer! Lorsqu’il y a un problème avec une frange importante de la population, ce n’est pas en la boycottant que l’on va le résoudre, mais en l’intégrant et en discutant avec elle. Comment se peut-il qu’Oskar Freysinger, le fer de lance de cette initiative, dont le père venu d’Autriche a été accepté chez nous et pour qui la solidarité suisse a joué à l’époque, ait pu soutenir une telle initiative, en faisant fi justement de cette solidarité avec des gens qui ne pensent pas tout à fait comme lui? Ne devrait-on pas le renvoyer dans le pays de son père? […] Henri Garin, Domdidier (FR)

Vote identique en France

Les personnes bien pensantes et les politiciens coupés du peuple sont consternés: l’initiative interdisant les minarets a été acceptée par 57,5% du peuple suisse. Mais j’aimerais rappeler un sondage paru récemment: le 6 novembre, le maire de Marseille a remis le permis de construire de la future grande mosquée.

Le quotidien français Le Figaro, à la fin de l’article où il annonçait l’événement, posait la question suivante à ses lecteurs: Approuvez-vous une telle construction? Plus de 34 000 personnes se sont exprimées et le résultat est sans ambiguïté: 70% de non et 30% de oui. François Brélaz, député UDC, Cheseaux-sur-Lausanne (VD)

Un autre «dimanche noir»

S’il était encore là, Jean-Pascal Delamuraz aurait peut-être parlé d’un autre «dimanche noir». Comment, à notre époque où nous voyageons tous, où les médias nous offrent la possibilité de comprendre les autres cultures, peut-on être si étroit d’esprit et démontrer un tel manque de tolérance vis-à-vis de la culture islamique? […] N’est-ce pas effrayant? Le conflit étant ouvert, la suite se traduira probablement par des ripostes du monde musulman que des leaders irresponsables de l’UDC vont certainement utiliser pour mettre de l’huile sur le feu. Les personnes qui ont voté en faveur de l’initiative vont-ils faire le point sur leur choix et en assumer les conséquences? J’aimerais dire aux musulmans déçus: consolez-vous en pensant qu’à peu près la moitié des Suisses sont, dans cette affaire, de votre côté. Michel Progin, Jongny (VD)

Une sourde colère

Les Suisses se sont prononcés contre les minarets et non contre les mosquées ou les salles de prière. Bref, on peut considérer qu’ils se sont prononcés en faveur d’un islam discret, fondu dans le paysage helvétique. D’ailleurs, j’ai l’intime conviction qu’un tel référendum aurait eu les mêmes résultats en France ou en Belgique. Cela dit, peut-être faut-il aussi voir dans les conclusions de ce référendum l’expression d’une sourde colère populaire après la récente humiliation libyenne. […] Laurent Opsomer, Hergnies, France

Un symbole désastreux

Après le refus de l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen, voici un deuxième «dimanche noir»: celui où le peuple suisse a démontré qu’il peut être majoritairement raciste, sot et hypocrite. Raciste, car l’initiative anti-minarets a été utilisée par beaucoup comme un moyen d’exprimer des peurs irrationnelles, savamment entretenues par l’extrême droite de l’échiquier politique, à l’égard des musulmans en particulier et du monde arabe en général; or, une telle attitude hostile contre un groupe, contre une catégorie de personnes, n’est rien d’autre que du racisme. Sot, puisqu’il n’a pas compris que cette votation touchait aux droits fondamentaux et à la protection des minorités, principes clefs de tout Etat démocratique; par conséquent, il a renvoyé un symbole désastreux […] qui met la Suisse dans une situation encore plus délicate au niveau international […] Michel Gorin, Genève

Musulmans intolérants

Pourquoi les musulmans se posent-ils si rarement la question de leur propre intolérance face aux valeurs modernes (cruauté des abattages halal, rejet fanatique de l’homosexualité, indifférence à la notion de liberté individuelle, etc.)? Le problème est là, et pas dans la ­prétendue intolérance des Européens qui, par exemple, admettent le bouddhisme sans problème…Guy Féquant, Barby, France

Dissiper la peur

C’est vrai qu’il y a un certain amalgame entre les islamistes radicaux et les musulmans dits «modérés». C’est vrai aussi que cela fait peur de voir, à la télévision, les islamistes d’Al-Qaida décapiter leurs otages, tuer des gens innocents à Mumbaï, au Pakistan, et aux Etats-Unis […].

Il incombe ainsi aux musulmans modérés, Tariq Ramadan en tête, de dissiper cette peur, cet amalgame, en se dissociant clairement des extrémistes, en dénonçant énergiquement cette fureur islamiste. Or jusqu’à ce jour, on n’entend de leur part qu’un silence assourdissant. Gia Tien Nguyen, Prilly (VD)