Éditorial

Aquarius, un naufrage collectif

ÉDITORIAL. L’Europe a transformé les gardes-côtes libyens en milice à sa solde chargée de rendre le problème invisible

L’Aquarius, en tant que tel, ne reprendra plus la mer. Sans pavillon, privé de tout soutien politique, objet de toutes les attaques populistes… Trop d’éléments contraires s’opposaient à ce que le navire humanitaire puisse à nouveau lever l’ancre. Il y a peu encore, l’Aquarius aurait presque pu paraître inutile dans une mer Méditerranée encombrée, sinon par l’efficacité des sauveteurs, du moins par les apparences de bonnes intentions: gardes-côtes italiens, agence européenne des frontières… Un dispositif auquel s’ajoutaient en outre d'autres bateaux affrétés par des organisations humanitaires. Entre-temps, l’Aquarius s’était pourtant retrouvé bien seul. Et l’on a beau retourner la question dans tous les sens, cette mise à quai désormais définitive prend bien l’allure d’un naufrage collectif.

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Il y avait eu l’opération «Mare Nostrum», mise en place par l’Italie en raison du nombre de tragédies en Méditerranée qui commençaient, déjà, à peser trop lourd sur sa conscience. Puis il y eut la relève prise par Frontex, l’agence européenne des frontières, dont les objectifs sont apparus de plus en plus clairs avec les années: tenter de verrouiller les accès aux migrants plutôt que de contribuer aux sauvetages en mer. Un seul indice: depuis qu’il a fait son apparition, début 2016, l’Aquarius, à lui seul, a porté assistance à pratiquement autant de personnes que l’ensemble des navires de Frontex en près de cinq ans.

Sur la question, l’Europe n’a plus que le mot «fermeté» à la bouche. Aiguillonnée par l’Italie, elle a transformé les gardes-côtes libyens en une sorte de milice déterritorialisée. Peu importe si la Libye, dans son ensemble, est aujourd’hui un Etat failli, où sont perpétrés les pires crimes, y compris contre les migrants. L’essentiel consiste en ce que cette police fonctionne dans l’intérêt des Européens, et qu’elle renvoie les candidats à la migration sur des «plateformes de débarquement», ou, mieux, directement à la case prison.

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Cette «solution» européenne n’en est évidemment pas une. Le principe est connu, qui est celui des vases communicants: si le nombre d’arrivées a effectivement décru en Italie, il augmente dans le même temps de manière spectaculaire en Espagne et en Grèce. Surtout, bien qu’elles soient moins nombreuses, les traversées se révèlent de plus en plus meurtrières. En cinq ans, la Méditerranée a été fatale à 18 000 personnes, au moins.

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La triste plaisanterie est bien connue: constatant le désastre au fond de la mer, les historiens de l’avenir s’interrogeront sur la nature de cette bataille phénoménale qui a pu coûter la vie à tant de gens au début du XXIe siècle, et dont il ne restera plus trace. Il sera difficile de les convaincre qu’il s’était simplement agi d’étroitesse d’esprit, d’hypocrisie et d’une défaite en rase campagne face aux populismes de tous bords.

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