Opinion

Aquatis, un néo-impérialisme culturel

Aquatis, le plus grand aquarium-vivarium d’eau douce d’Europe, ouvrira ses portes samedi, le 21 octobre. L’historien Grégoire Gonin porte un regard critique sur un espace qui perpétue une relation homme-animal qui relève d’un autre âge

L’ouverture d’un aquarium géant à Lausanne s’apparente à une chronique en eau trouble, s’agissant de la légitimité d’un zoo aquatique en 2017, des tarifs ou des flux de visiteurs espérés (à poissons d’eau douce, mobilité douce?). L’immersion dans le paquebot de la culture de masse à travers le hublot de l’histoire fait ressurgir à l’horizon le spectre de l’impérialisme.

Tout d’abord, la coïncidence semble frappante entre la création de ce type de conservatoire de la faune aquatique et l’extermination des «ressources» halieutiques, où les animaux se réduisent à des «stocks» dont l’épuisement entraîne la croissance du PIB. «Bientôt peut-être il ne sera plus temps de recueillir ces restes d’un passé qui disparaît et s’évanouit sans retour. Il faut se hâter de rassembler ce qui existe encore», écrit en 1862 déjà l’ingénieur-égyptologue Jomard. La surpêche industrielle, ici dénoncée dès 1970 dans un Temps présent visionnaire, donne le vertige. Les prises officielles passent de 3 à 20 millions de tonnes entre 1900 et 1959, puis à 100 millions en 1989 (plafonnant et pour cause depuis), soit quelque 1000 milliards d’individus marins tués chaque année. Simultanément des scientifiques, soucieux de dé-extinction, aspirent à faire renaître à l’identique des espèces disparues: échec total d’un juteux business s’ouvrant à ceux qui y trouvent une belle occasion d’épater la galerie.

L’animal devient un spectacle total

Pour mieux saisir la nature et la portée de l’événement, il s’agit de remonter le cours du temps. En 1793, la République française crée le Muséum d’histoire naturelle, puis sa ménagerie, rappelle Pierre Serna dans Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840). La zoologie prend le relais de la botanique des rois. La naissance en captivité (trois lionceaux en 1800) signe la réussite scientifique du nouveau régime: «surveiller et unir» les bêtes pourrait lui servir de devise. L’animal devient un spectacle total. L’institution incarne la quintessence du savoir diffusé gratuitement à tous, mais pose le problème délicat de la servitude d’animaux enfermés au temps de la démocratie. Il s’agit de recréer une fiction de liberté en leur laissant le plus d’espace possible. Se dégage ainsi une vision trompeuse de la relation prétendument harmonieuse entre l’homme et le vivant. Dès 1800, le bibliothécaire du Muséum, Toscan, dénonce la mise en coupe du monde austral, et dresse le constat de la spoliation de l’Afrique et de sa faune impitoyablement traquée. La présence animalière «oblige à l’introspection citoyenne: en toute conscience, un bon républicain peut-il se nourrir des bêtes?» Le divertissement éclipse ensuite l’instruction, et l’aspect commercial triomphe. Il en ira de même pour les zoos humains.

Se dégage une vision trompeuse de la relation prétendument harmonieuse entre l’homme et le vivant

Enfin, comme au XIXe siècle, l’Occident assure sa domination culturelle sur le monde pour son agrément avant tout. Au plus fort de l’impérialisme, cette volonté d’un «monde chez soi» glisse de l’espace public républicain à la sphère privée bourgeoise. Les appartements des cossus se muent en Arches de Noé domestiques: l’exotisme envahit les intérieurs, la collection frénétique exprime la nouvelle emprise sur le monde, concrète et imaginaire, et transforme les autres cultures en spectacle esthétique, analyse Manuel Charpy dans «Le Théâtre des objets». On recommande l’Algérie pour ses insectes et ses papillons. On y propose des poissons en quantité, achetés vivants puis naturalisés ou stockés dans de la glycérine. Dès 1860, un autre type de sauvagerie rencontre un succès fou dans l’imaginaire du primitif: «Ce n’était le long des murailles que peaux de lions, peaux de tigres, peaux de panthères», écrit Alexandre Dumas. En revanche n’apparaissent pas encore les préoccupations autour du taux de survie des espèces «délocalisées», entre leur capture, leur transport et leur acclimatation.

Sortira-t-on jamais de l’anthropocentrisme?

La plongée au cœur des relations entre l’homme et l’animal interpelle. Une fois encore, la nature n’intéresse pas l’être humain en tant que telle, mais trouve grâce à ses yeux dès lors qu’elle lui fournit une utilité quelconque. Sortira-t-on jamais de l’anthropocentrisme? La reconnaissance tardive – et monétarisée – du rôle des abeilles dans la pollinisation n’en constitue que le dernier avatar. Convient-il de préserver la biodiversité «pour les générations futures» et la joie des bambins d’observer un piranha d’élevage derrière une vitre, ou bien plutôt pour elle-même? L’aquarium XXL rallumera-t-il le flambeau pédagogique critique des Lumières? Sensibilisera-t-il le visiteur à la catastrophe pélagique en cours? Il est permis de craindre que le citoyen-mangeur s’en dédouanera. Après s’être extasié de près devant le «monde du silence», il risque fort en effet d’oublier son anéantissement dans une souffrance lointaine et inaudible.


Sur des sujets proches

La polémique sur les prix du futur aquarium: Les tarifs d’Aquatis font tousser la Toile

Une visite: Plongée en eau douce, dans le chantier d’Aquatis

Valéry Giroux, philosophe québécoise: «Des droits fondamentaux devraient être accordés à certains animaux»

Un billet de blog: Holocauste et exploitation animale

Publicité