On pourrait la choisir comme point de départ symbolique de toute l'histoire. La femme lève les bras au ciel en signe de joie, laissant échapper un «you-you» d'opérette alors que, pour ne pas faire naître le moindre doute sur le caractère «festif» du moment, quelqu'un lui approche des pâtisseries orientales, semblant presque vouloir la gaver.

On continue de croiser souvent la dame dans ce quartier de la Jérusalem arabe. Mêmes grosses lunettes carrées et même voile noir traditionnel, elle peste sur le trottoir contre le prix des tomates que d'autres femmes, venant des villages, ont étalées dans des cageots, aux côtés des radis, des bouquets de menthe et des figues de Barbarie.

Sait-elle seulement le rôle qu'elle a joué le 11 septembre dernier lorsque, aux yeux des Occidentaux, elle a fini par incarner l'énorme faille qui paraissait s'ouvrir entre deux mondes? Sait-elle que son you-you et ses bras tendus ont été vus et revus jusqu'à la nausée, semblant devenir indissociables de la tragédie des Tours Jumelles de New York qui ne cessaient de s'effondrer sur les écrans du monde entier?

Si elle est consciente de ces enjeux, elle n'en laissera rien paraître. On s'intéresse peu au débat sur le «conflit des civilisations» dans ce coin de Jérusalem-Est. Et ce, non seulement parce que l'argent fait de plus en plus défaut pour acheter des tomates.

Il n'y a pas si longtemps, des dizaines de cars déversaient ici même, face aux murailles de la Vieille-Ville, leurs cargaisons de touristes occidentaux. Ils sortiraient un peu plus tard, porte de Damas, les yeux ronds, fascinés par l'intimité qu'entretiennent les foyers des trois religions monothéistes; éblouis par la proximité invraisemblable entre le Saint-Sépulcre, le Dôme du Rocher et le Mur des lamentations. Ni les Croisades avant-hier, ni les guerres arabes hier, ni la poursuite de la colonisation israélienne aujourd'hui n'y ont rien pu: chrétiens, musulmans et juifs font partie ici, de gré ou de force, d'une seule et unique civilisation, réunie dans le mouchoir de poche qu'est la Cité sainte.

Alors? Il y a un an, cette dame aux grosses lunettes a joué le rôle qu'on attendait d'elle. D'autres, au cours des funérailles des «martyrs» tués par les Israéliens, crient moult Allah U Akhbar, jouant à l'islamiste simplement parce qu'ils ne savent pas dans quel autre moule se fondre. Devant les caméras qui la voulaient joyeuse, cette dame a mimé la joie, au prix de se convertir en sa propre caricature. C'est comme cela que naissent, peut-être, certains quiproquos entre civilisations.

Un peu plus tard au cours de ce voyage, Henry Laurens donnera dans son bureau de Beyrouth une autre clé, plus générale, pour comprendre cette faille. «Il faut fouiller dans le rapport classique d'amour-haine que les colonisés entretiennent avec leur héritage colonial», conseillera le directeur du Cermoc (Centre d'études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain), auteur prolifique qui a notamment consacré deux imposants volumes à l'histoire de la «question de la Palestine». «De ce côté-ci, les gens ont beaucoup moins coupé l'héritage colonial que ne l'ont fait les Européens.» Les comptes à régler restent nombreux. «Dans la plupart des pays du sud, on est constamment tiraillé entre l'envie de prendre une revanche sur le passé et l'attraction globale que suscite l'Occident.»

Davantage sans doute que n'importe où ailleurs, le 11 septembre a fonctionné ici comme un révélateur des tensions, dépouillant Jérusalem des déguisements qu'elle avait endossés au fil des décennies et mettant à jour la réalité nue.

«Fini les touristes, fini le travail, fini l'argent», résume Hassan Barakat, en écartant sans ménagement de son bureau un tas de crucifix, de couronnes d'épines et autres saints en bois d'olivier empoussiérés, qui ne trouvent plus preneur. Pour l'industrie touristique de tout le monde arabe, l'action des suicidaires d'Al-Qaida a été un coup de poignard. Mais pour Jérusalem-Est, qui avait déjà vécu un an d'Intifada et de répression, ç'a été l'estocade.

«Je crois qu'en tout et pour tout, j'ai dû vendre deux ou trois choses insignifiantes en un an. Avant, il arrivait que tout mon stock s'envole en quelques semaines.» Habitué à voir défiler les pèlerins du monde entier devant son échoppe qui est presque adossée au Saint-Sépulcre, ce marchand chrétien de la Via Dolorosa a de la peine à se résigner à ne plus apercevoir que quelques voisins, toujours les mêmes, traînant leur ennui.

Un peu plus loin, dans le quartier musulman, il y a déjà longtemps qu'on s'est fait une raison. Les bondieuseries ont été placées dans des cartons, amoncelées à l'arrière des boutiques ou dans les entrepôts qui se cachent derrière les minuscules portes des vieilles maisons arabes. C'est maintenant le regard de la population locale qu'on tente d'attirer. Ici, des chargements d'habits bon marché, des bonbons aux couleurs impensables, des téléphones portables, mais aussi des voiles islamiques fabriqués en Indonésie, ont fait leur apparition un peu partout, entre les stations du Chemin de croix de Jésus.

Résultat: jamais depuis longtemps cette partie de la ville n'avait semblé pareillement appartenir à ses habitants. Gommé le caractère postiche et un peu artificiel de la partie arabe. Dans ce quartier, le dédale des rues est aujourd'hui littéralement pris d'assaut par les Palestiniens qui goûtent, seuls ou presque, aux joies d'habiter ce lieu éternel.

Mais cette réappropriation de leur espace s'accompagne également d'un mouvement d'exclusion. Car si les Palestiniens sont si nombreux à arpenter certaines ruelles de la Vieille-Ville, c'est aussi simplement qu'ils n'ont pas d'autre endroit où aller, depuis qu'ils sont verrouillés à double tour par l'armée israélienne. Fermés, les passages de leur ville sur le monde le sont dans les deux sens. Dans les magasins de disques pirates s'empilent encore les vieux tubes de la chanson pop israélienne, mêlés à la variété internationale ou aux compilations de musique techno. Les marchands se souviennent d'un temps pas si lointain où les jeunes Israéliens faisaient la queue devant ces échoppes pour goûter à la fois à un exotisme facile d'accès et aux joies des prix cassés.

Aujourd'hui, coupée de son environnement arabe comme de son voisinage juif, Jérusalem-Est n'est pas loin de l'asphyxie, malgré l'impression trompeuse que donnent certaines de ses rues encombrées. Comme si elle était soumise au couvre-feu, la ville se vide dès la nuit tombée, laissant les ruelles de la Cité sainte aux soldats israéliens et aux chats de gouttière, ravis de l'aubaine.

Dirigeant l'université Al-Quds de Jérusalem-Est, Sari Nusseibeh passe des semaines dans les autres pays arabes afin de convaincre ses dirigeants de verser des dons. Voilà des mois que les professeurs ne sont plus payés et que la survie de l'Université ne tient qu'à un fil. A la tête aussi de ce qu'était auparavant la Maison d'Orient (aujourd'hui fermée), et donc à ce titre sorte de maire arabe officieux de Jérusalem-Est, il est bien placé pour savoir que sa ville a également été tuée politiquement par Israël. «Tout est coloré désormais par le 11 septembre, et tout est possible sous couvert de lutte contre le terrorisme», note Sari Nusseibeh, membre de l'une de familles les plus anciennes de la ville, puisqu'elle accompagnait Saladin lorsqu'il s'en empara en 1187.

Comment expliquer cette solitude de Jérusalem-Est alors que jamais peut-être la ville et sa mosquée n'avaient été aussi présentes qu'aujourd'hui dans l'imaginaire de millions de musulmans à travers le monde? Un autre intellectuel libanais, Joseph Samaha, chef de l'important journal nationaliste arabe As Safir, tente une réponse historique. «Le monde arabe a été incapable de comprendre le contexte qui a vu naître l'Etat d'Israël à la suite de l'Holocauste. C'est une tare que nous traînons depuis lors.» Pour les Palestiniens, seul comptait le fait que leurs terres avaient été prises par les sionistes. Sûrs de leur bon droit, ils pensaient que la réparation viendrait presque naturellement.

Samaha poursuit: «Face à des gens comme Ben Gourion, le fondateur d'Israël, qui connaissait sept langues et pressentait la transformation des rapports de forces en faveur de l'Amérique, sur qui pouvaient compter les Arabes? Sur le mufti de Jérusalem, un illettré qui savait à peine lire l'arabe classique?» Pendant la Seconde Guerre, le mufti Hadj Amin El Husseini avait pris fait et cause pour l'Allemagne nazie, discréditant pour longtemps les responsables religieux palestiniens. «Or depuis lors, le niveau du monde arabe a encore régressé et notre situation est encore plus mauvaise. Songez qu'il y a un siècle, de grands penseurs arabes avaient pris la défense de Dreyfus. Mais aujourd'hui, qui défendent-ils? Le négationniste Roger Garaudy?»

Le constat de déroute est sans doute excessif et ce Libanais est l'un des rares intellectuels à le poser aussi crûment. Mais c'est pour mieux enfoncer le clou: «Aujourd'hui, nos dirigeants sont dans le droit fil de cette histoire et n'ont pas saisi les implications du 11 septembre. Ils ne voient pas notamment que le nouveau théâtre des opérations de la guerre contre le terrorisme est le monde arabe. C'est-à-dire que cette guerre se déroulera chez eux…»

Il faut aller voir les coulisses de ce théâtre. Mais pour cela, un détour est nécessaire par l'aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv. Difficile, décidément, de se faire à l'idée que Jérusalem, cet emblème si important du monde arabe, est aujourd'hui pratiquement privé de toute continuité avec lui.

A bord d'un avion jordanien, le contact est cependant rétabli dès les premiers mots du capitaine. «Bon voyage à tous et Inch'Allah», lance-t-il, croyant sans doute rassurer les passagers musulmans, aussi inquiets que les autres depuis le 11 septembre.

Cela ne sera d'aucun effet sur une voisine, qui sort immédiatement un exemplaire du Coran, le serrant dans sa main, pour ne plus le lâcher jusqu'au tarmac de l'aéroport d'Amman. Là, comme un premier indice, vestige presque incongru d'un vieux rêve éphémère, un avion des Palestinian Airlines rouille dans un coin, attendant des jours meilleurs. Inch'Allah…

Demain: Amman. La colline des philosophes.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.