Arabie-Qatar: les dessous du litige

Le 5 mars, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Bahreïn ont rappelé leur ambassadeur respectif au Qatar: un geste sans précédent dans l’histoire des relations entre les Etats du Conseil de coopération du Golfe (CCG), alliance économique et militaire qui regroupe les pays précités ainsi qu’Oman et le Koweït. La crise actuelle est la plus importante au sein du CCG depuis sa création en 1981.

Rappelons que le CCG était une réaction à la guerre Iran-Irak ainsi qu’à la révolution islamique chiite de Khomeiny en Iran en 1979, dont la propagation aurait menacé l’existence même des monarchies sunnites du Golfe. Dès le début des années 80, les pays du CCG ont pu jouir de la protection des Etats-Unis qui, à travers la doctrine Carter, considéraient que toute tentative de contrôle du Golfe serait une menace à leur sécurité nationale. En échange de l’accès aux réserves d’hydrocarbure, les Etats-Unis assureraient donc la sécurité des Etats arabes du Golfe. La crise actuelle remet cependant en question les fondements de la sécurité régionale qui ont prévalu ces trente dernières années. Elle est révélatrice d’une évolution de l’équilibre des forces qui peut être illustrée par trois phases.

Les révoltes populaires qualifiées de «printemps arabe» ont ouvert une première brèche dans l’architecture sécuritaire traditionnelle du Golfe. Par leur soudaineté et l’étendue de leur propagation rendue possible en grande partie par les réseaux sociaux et la chaîne de télévision qatarie Al-Jazira, ces mouvements populaires ont représenté un défi majeur pour les régimes monarchiques de l’Arabie saoudite, des EAU et de Bahreïn notamment. Ces derniers voyant dans la montée de l’islam politique incarné par les Frères musulmans sous les oripeaux de la démocratie une menace directe à leur survie.

Le Qatar, à travers ses liens établis de longue date avec la confrérie égyptienne, notamment en offrant une terre d’asile à son éminence grise, le prédicateur égyptien naturalisé au Qatar, Cheikh Youssef Qaradawi, a vu dans ces révoltes une opportunité de s’affranchir du grand frère saoudien et même de prendre le leadership dans la région. Doha a ainsi mené une politique étrangère indépendante en soutenant ouvertement les Frères musulmans et d’autres mouvances de l’islam politique en Libye, Palestine, Syrie, Tunisie, Yémen et surtout en Egypte où le gouvernement de Mohamed Morsi a pu bénéficier de la manne financière du petit émirat. La chute de l’Egypte de Moubarak a, quant à elle, représenté un défi de taille pour l’Arabie saoudite, les EAU et Bahreïn car elle était alliée de ces régimes et un rempart contre la propagation des idées de la confrérie.

Le changement de régime en Egypte a ainsi ouvert la voie à la deuxième phase de cette transformation géopolitique, à savoir un bouleversement des fondamentaux de la sécurité régionale dans le Golfe: le soutien américain et le containment du régime iranien par les Etats-Unis. Bien que Washington n’ait pas modifié sa contribution militaire dans le Golfe, la chute de Moubarak, allié traditionnel des Etats-Unis, ainsi que leur non-intervention en Syrie ont conforté les monarchies du Golfe dans leur perception que Washington mettait en pratique sa politique du pivot vers l’Asie consistant à recentrer ses priorités stratégiques afin de contrer l’hégémonie de la Chine. La perception du désengagement américain a été renforcée par l’ouverture surprise des Etats-Unis vis-à-vis de l’Iran qui a abouti à l’accord de Genève de novembre 2013, brisant ainsi l’isolement de Téhéran. Cette ouverture diplomatique a été interprétée par les pays du Golfe comme un avertissement. Le parapluie sécuritaire américain ne pouvait plus être tenu pour acquis et ce d’autant plus que la dépendance énergétique des Etats-Unis envers le Golfe s’est estompée grâce à l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, faisant des Etats-Unis le premier producteur de pétrole à l’horizon 2015.

Le défi posé à l’interne par les Frères musulmans ainsi que la perception du désengagement américain ont finalement mis au grand jour des dissensions internes au sein du CCG qui ont toujours été présentes. Aussi longtemps que le parapluie sécuritaire américain était tenu pour acquis ces tensions ne portaient cependant pas à conséquence, Washington se portant garant en dernière instance de la protection des Etats du CCG. Les dynamiques enclenchées depuis 2011 ont forcé a contrario à un repositionnement géostratégique de ces Etats. Les régimes d’Arabie saoudite, des EAU et de Bahreïn virent dans la montée de l’influence des Frères musulmans et dans le dégel des relations avec l’Iran une menace directe à leur survie. En décembre dernier l’Arabie saoudite a donc proposé une union politique des Etats du CCG qui aurait permis à Riyad d’affirmer son hégémonie régionale. Oman a contrecarré ce dessein en déclinant cette offre et a ainsi épargné au Qatar et aux EAU d’en faire de même. Le Qatar pour sa part a été prié de s’engager à ne plus soutenir les Frères musulmans ainsi que de plus leur offrir une caisse de résonance notamment à travers Al-Jazira. L’Arabie saoudite voyant certainement dans l’arrivée au pouvoir en juin 2013 du nouvel émir qatari, le jeune cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, une opportunité de remettre le petit émirat sur le chemin de Riyad. Or ce dernier, dans la continuité de son père, Cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, a décliné la proposition saoudienne réaffirmant ainsi l’indépendance de son pays et a ainsi provoqué l’ire actuelle de Riyad.

Bien que le Qatar ne montre pas pour l’instant de signe de concession comme l’ont indiqué les résultats du sommet de la Ligue arabe de cette semaine, il lui sera cependant très difficile de maintenir sa politique actuelle. L’échec politique des Frères musulmans en Egypte prive le petit émirat du bras de levier sur lequel reposait sa politique étrangère depuis 2011. De même la recherche d’alliés externes à travers un rapprochement avec l’Iran est politiquement et religieusement très improbable. Un retour aux fondamentaux des politiques étrangères des petits Etats basé sur les stratégies de niche semble donc inéluctable pour Doha. Cependant devant la résistance déterminée du Qatar, la politique d’escalade menée par l’Arabie saoudite montre également ses limites car elle transforme toute concession par l’une des parties en désaveu public. Dans ces conditions il devient très difficile de sortir de la crise sans perdre la face. La crise actuelle représente donc un jeu à somme nulle dont la résolution sera révélatrice du nouvel équilibre des forces dans la région. Il est fort probable cependant qu’in fine la puissance l’emporte et que l’Arabie saoudite tire son épingle du jeu. Cependant ce sera une victoire à la Pyrrhus pour Riyad s’il s’avérait que la résolution de la crise mène à l’éclatement du CCG.

Professeur assistant au département d’études de la défense au King’s College de Londres et au Collège d’état-major et de commandement interarmées, Qatar

Cette crise remet en cause les fondements de la sécurité régionale qui ont prévalu ces 30 dernières années

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