Opinion

Archives: luxe ou nécessité?

A l’image de ce qui est observé ici et ailleurs, dans les pays en guerre en particulier, les archives ne sont pas uniquement l’objet de rétrospectives mais aussi, et surtout, de perspectives. En particulier dans la défense des droits humains, estime Pierre Flückiger, archiviste d’Etat à Genève

La préservation et l’accessibilité du patrimoine documentaire doivent être assumées et assurées par les Etats. Cette injonction constitue l’objectif premier de la Déclaration universelle sur les archives. Ce texte, élaboré et porté par le Conseil international des archives (ICA), a été reconnu par l’UNESCO le 10 novembre 2011 et célèbre donc son cinquième anniversaire. Que faut-il retenir aujourd’hui de ce document fédérateur, dans une société où l’information semble immédiate, gratuite et pléthorique?

A l’ère numérique, les archives, un combat d’arrière-garde?

A l’ère du tout numérique, il serait confortable d’estimer qu’il s’agit là d’un combat d’arrière-garde. La législation sur la transparence et aussi celle liée à la protection des données, les politiques d’Open data ou encore les réseaux sociaux, devraient finalement combler les éventuelles lacunes dues aux défaillances de la gouvernance de l’information. Or, il n’en est rien.

En prenant un peu de recul, face au flux de l’information, force est de constater que la qualité des données, leur fiabilité ou encore leur authenticité ne sont pas meilleures qu’auparavant. Peut-être nous souvenons-nous des photographies officielles de l’époque soviétique où disparaissait, au gré des disgrâces du régime, tel ou tel serviteur du système. Le paradigme du document comme élément de preuve n’a pas réellement évolué avec la technologie numérique, à cette différence près, non des moindres, que sa temporalité a totalement disparu.

Dans les cas de reniement ou de plagiat, l’importance de l’archive

Le discours d’un personnage politique, se répétant ou se reniant à quelques mois d’intervalle peut être immédiatement confondu grâce à l’utilisation des smartphones, par exemple. Dans un domaine plus académique, les universités et hautes écoles développent des algorithmes permettant d’identifier les plagiats. Plus d’un personnage public, jusqu’à des ministres, en ont fait l’expérience. Dans cet environnement, passionnant par ailleurs, il s’agit donc de réaffirmer que la qualité d’une archive est essentielle et qu’il faut être conscient que cela implique d’y accorder les ressources nécessaires.

L’archive, une garantie démocratique

La seconde finalité de ce texte est d’ordre plus symbolique. En effet, les archives publiques, conservées au-delà des aléas dus aux changements de régime peuvent ou devraient être une garantie démocratique; ou alors un outil œuvrant à la concrétisation de celle-ci. Les débats qui ont eu lieu au dernier Congrès international des archives, tenu à Séoul à l’automne 2016 ont mis en évidence quelques difficultés de lecture. La déclinaison de la démocratie ne devrait pas être dissociée de la culture des peuples. Reste qu’à l’appui des principes fondateurs élaborés au Siècle des Lumières, l’optimisme devrait nous gagner, quoique sans naïveté.

La menace des guerres ou des catastrophes

La loi fédérale sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé, de catastrophe ou de situation d’urgence (LPBC) prévoit en son article 12 que lorsque des biens culturels sont menacés par des conflits armés, des catastrophes ou des situations d’urgence, la Confédération peut mettre à disposition un refuge, sous le patronage de l’Unesco. Ce fut déjà le cas durant la Guerre d’Espagne, lorsque le Musée d’art et d’histoire de Genève a accueilli les trésors du Prado de Madrid. En d’autres termes, la Suisse pourra recevoir et conserver les archives prouvant des injustices passées, des violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire, en provenance de pays divers. Noble tâche, qui s’inscrit dans le rôle que la diplomatie helvétique veut tenir au niveau international. Encore faut-il résoudre la question de leur accessibilité par des personnes qui souhaiteraient faire valoir leurs droits, recourant ainsi à des archives préservées à des milliers de kilomètres de leur lieu de vie.

Les esprits chagrins pourront faire accroire que cette déclaration n’est qu’un «machin» international supplémentaire et, par essence, superflue. Comment, dès lors, traduire ce principe dans le quotidien de notre société?

Un exemple concret de l’utilité des archives

Les exemples sont légion. Le plus récent, et probablement le plus sensible, pourrait être le suivant. Ces dernières années, la problématique des enfants placés à des fins d’assistance, lesquels ensuite ont souvent subi la maltraitance, est passée du statut de déni à celui d’affaire publique et politique. Fin septembre 2016, les Chambres fédérales ont adopté une loi sur l’indemnisation de ces victimes. Or, comment ces personnes pourraient faire valoir leurs droits sans preuve? Le vide de la case départ se dessine ici. Est-ce que les autorités ont accordé les moyens nécessaires à la conservation des archives pouvant être utiles à cette réparation, et au-delà, à ces reconstructions personnelles et individuelles?

A Genève, sollicité par le Conseil d’Etat, le Grand Conseil vient d’accorder un crédit d’étude pour la réalisation d’un bâtiment dédié à la conservation et à la mise à disposition du patrimoine archivistique de la République. Le risque de convoquer Orphée devant le tribunal de l’histoire devrait donc être diminué. La gestion des archives ne se révèle pas l’expression d’un luxe mais bien la prise de conscience d’une responsabilité.

A l’image de ce qui est observé ici et ailleurs, dans les pays en guerre en particulier, les archives ne sont pas uniquement l’objet de rétrospectives mais le sont aussi, et surtout, de perspectives.


Pierre Flückiger, archiviste d’Etat, Genève

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